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30 Jan 2025

Hyacinthe (début du poème)

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Beaucoup de fois Apollon tomba amoureux.

Mais pour lui comme pour nous les amours heureux

Furent rares et ce fait le rendit perplexe.

Je parle surtout de ceux avec le beau sexe

Car pour les autres je ne suis pas renseigné,

Mais ce poème va peut-être m’éclairer. 

D’où l’intérêt en partie de son écriture.

Je fais bien de me lancer dans cette aventure

De nature à combler un trou dans mon savoir.

Des Muses, ce n’est pas le moindre des pouvoirs.

Apollon le tait bien: plus amours sont heureuses,

Plus séparations et pertes sont douloureuses.

Il faut en passer par là pour être un favori

De l’Amour. Il n’est rien chez lui qui n’ait son prix.

Je constate les faits et j’accepte la chose:

Pour Apollon, un beau garçon fut une rose;  

Une fleur de laurier des bords de l’Eurotas,

Un fleuve que j’ai vu en coup de vent, hélas,

Un fleuve au bord duquel il avait ses entrées

Tel un vrai dieu fleuve. Mais fut bientôt pleurée

Cette fleur qu’il n’eut le temps de voir défraîchir.

Pourquoi Amour choisit un garçon pour offrir 

Une dilection partagée et réciproque

Au dieu? Pourquoi une passion équivoque?

Je n’en sais foutre rien, il choisit au hasard  

Ses cibles, mais quand il s’agit du dieu des arts

Et de la vérité, on peut avoir des doutes.

Retirer son bandeau, qu’est-ce que ça lui coûte?

Quasiment rien ou pas grand-chose à mon avis.

Amour veut scruter comment Phébus réagit

Quand la pointe pénètre l’organe qui ne cesse

De battre et que la vérité parfois oppresse.

C’est encore plus vrai quand elle atteint le dieu

Avec de l’or et un doux poison insidieux. 

Cet organe qui s’écoute et qui interpelle,

Aussi valeureux qu’une petite chapelle,

Ai-je vraiment besoin de mentionner son nom   

Craint et adoré à la fois par la raison?

Amour tient son adresse d’Artémis sans doute.

Passer entre ses flèches comme entre les gouttes

Paraît malaisé qu’on soit un homme ou un dieu.

Pendant des semaines, si Phébus fut radieux,

Ce fut par la seule grâce d’un beau jeune homme.  

Les rais du soleil n’y furent pour rien en somme.

Le soleil dut en rabattre dans le cosmos. 

On passa les rênes de son char à Hélios

Ainsi qu’il advient chaque fois qu’Amour oblige

Apollon à lourder le ciel et ses prodiges.

Je ne sais pas qui est ce on, sans doute Dieu.

Le ciel, je suppose, est alors moins mélodieux 

Car doit en prendre un coup la musique des sphères.

Le Musagète est cloué au sol pour affaires.

Affaires qui tournent souvent court, souvent mal.

Il n’est pas aisé d’aimer un tel animal!

Il y faut pour cela, c’est sûr, un coup de foudre.   

Parfois le dieu Amour il met le feu aux poudres  

Au lieu d’ajuster une flèche du carquois.

Il me semble que cela est moins délicat

Que sentir les effets causés par une pointe.

Aucune incertitude n’y est vraiment jointe. 

On est mis devant le fait accompli quand bien

Même Amour et ses menées ne nous disent rien.   

Des uns et des autres peu importe les charmes,

Amour joue, Amour conserve le choix des armes,  

Et beaucoup de ses victimes en font autant

Ou s’y essaient naïvement un certain temps.

Amour est un enfant: dès qu’un amour l’ennuie,

Il passe à un autre ou le désamour appuie.

Oui, je vais conter une passion de Phébus

Que je ne peux pas attribuer à Vénus

Et qu’au fils d’Aphrodite agissant seul j’impute.  

Mais avant, je veux d’emblée clore une dispute:

Engrosser, mettre un bel adolescent enceint,

Fût-il un Hyacinthe, même un dieu olympien   

Ne pourra pas y parvenir… La chose est dite! 

Je crois que pareille impuissance se médite

Et que seuls des fous trouveront cela curieux.

Le sexe des anges est thème plus sérieux.

Je considère cette parenthèse close,  

Me réjouis des lecteurs qu’elle rendra moroses. 

Déplaire aux cinglés fait partie de mes devoirs

Comme mener à bien Les Fables du Lavoir.

Il faut plaire, être doux, s’inspirer des Charites,

Mais seulement avec esprits qui le méritent.

Revenons ici plutôt à notre sujet.

Si la renommée vole d’objet en objet,

La postérité d’Hyacinthe fut toujours moindre

Que celle d’Adonis. Je ne vais pas m’en plaindre: 

J’y vois l’occasion de relever un défi, 

Un de ceux dont je pourrai tirer profit 

Si les Muses n’opposent pas de résistance.

J’imiterai un peu mon maître en cette instance

Pour mettre toutes les chances de mon côté.

Comment croire qu’Apollon ne l’ait pas goûté?  

Adonis vécut sur la douce île de Chypre 

Où il eut le bonheur d’être aimé d’Aphrodite

Beaucoup plus que ne le fut Arès son amant.

Ce chaste amour fut interrompu cependant

Par le mauvais sort et c’est là bien regrettable

Car c’était de loin l’amour le plus remarquable

De la déesse de l’amour et la beauté.  

Sa conscience se refaisait une santé

Grâce à lui. Les amours heureux finissent vite.

On dirait que c’est la vie même qu’ils imitent.

Les dieux mêmes semblent souffrir de ce forfait.

Plus que le bonheur dont le temps est l’imparfait, 

De les cacher il est primordial et nécessaire.

Les jaloux sont de redoutables adversaires.

Moi, j’ai toujours eu du mal à l’imaginer

Chassant en forêt un énorme sanglier, 

Mais si tous les Grecs le racontent, je m’incline    

Ainsi que fit Narcisse sur l’onde cristalline.

Il est très étonnant qu’il faille être chasseur

Pour obtenir l’honneur d’être changé en fleur.  

Je ne vois pas du tout ce qui le nécessite.

Le cochon n’était pas amoureux d’Aphrodite

Et ne jalousait pas Adonis. Néanmoins,

Ce fut un vrai jeu d’enfant ou de marcassin

Pour le sanglier que d’être son assassin.

Adonis mourut et des larmes inédites

Sa mort arracha à la déesse Aphrodite.

Des larmes que nul n’avait vues auparavant.

Cela émerveilla la Grèce et le Levant.

Tout cela fit forte impression sur les mémoires.

C’est pourquoi est toujours grande aujourd’hui sa gloire.

On ne peut songer à la Grèce sans songer

Au bel Adonis qui courtisait le danger

Et pour lequel Aphrodite eut laissé bredouille  

Et ballot son amant sans craindre aucune brouille.

On se souvient de lui bien plus que de la fleur

Rouge colorée par son sang et son malheur. 

Cette fleur, pour rappel, c’est bien sûr l’anémone. 

Hyacinthe en cueillait souvent à Lacédémone

Sans savoir que lui-même on cueillerait un jour.

Adonis a beau embellir le noir séjour, 

Son nom ne cesse de grimper sur toutes les lèvres

Aussi vif et aussi agile qu’une chèvre, 

Comme s’il était un de ces fameux héros

Pour lesquels revenir des enfers ne fut trop.

On pourrait citer Ulysse ou encore Orphée.

Ou bien Hercule Héraclès aux gros bras de fée.

Jean de La Fontaine suivit le mouvement

En écrivant son poème si émouvant.

Je lui emboîte le pas avec mon Hyacinthe. 

Comme nous savons peu de choses sur lui, maintes

Choses je vais pouvoir révéler que ne sut

Ou tut Ovide dans son brillant aperçu.

Les enfants de Sparte n’ont jamais eu la presse

Qu’ils méritent. Ce fait à lui seul m’intéresse 

Car je cultive un petit côté chevalier.  

Plus que la veuve et l’orphelin, c’est l’oublié

Que je défends. Mieux, je le remets à la mode  

Et c’est sur Eubée que je fonderai mon ordre.

On ne croise Hyacinthe que dans certains sous-bois

Où le ciel bleu au printemps un tapis se croit.

C’est en Angleterre que l’on songe à Hyacinthe,

Mais aussi tout autour du golfe de Corinthe.

Apollon l’admire du haut du double mont. 

Jamais Hyacinthe ne lui parut plus profond.

Son nom ne vient pas spontanément à la bouche.

Mieux vaut être aimé de la déesse qui louche 

Ou aimer Narcisse (et ne plus être qu’un cri) 

Quand on a l’ambition de marquer les esprits. 

On aime aussi à ce qu’une mort soit tragique.

Celle d’Hyacinthe le fut sans être héroïque.

Hyacinthe n’a pas fait l’objet de cent récits

Et poèmes, ne fut gâté comme Adonis.  

Or, tous les gens cultivés savent que pour vaincre

L’indifférence honteuse des siècles, le peintre

Doit officier sur le vif ou dans l’atelier,   

Et chaque génération nouvelle initier.

Hyacinthe n’eut guère que les faveurs d’Ovide,

C’est peu et beaucoup à la fois, ça intimide. 

Je m’aventure donc en terrain vierge, dans

Une friche comme diraient les paysans.

Mais Ovide étant passé par là, j’exagère.

Je parlerai donc plutôt ici de jachère,

Et j’appellerai hilotes à mon secours.

Sparte leur doit la fortune de ses beaux jours.

Je m’en voudrais de les chasser de mon poème.

Quand on leur jouait des tours, Hyacinthe était blême

Et tentait ses camarades de raisonner.

C’était courageux: il en était pardonné.

Pindare a dû l’évoquer dans une des odes.

Venir après ces deux-là, je m’en accommode! 

Qui veut passer avec Hyacinthe le printemps 

Doit porter au dieu Apollon un soin constant,

Et l’avoir toujours à l’esprit et à l’étude. 

Il doit laisser tomber cette vieille habitude

Qui consiste à flatter Aphrodite au début

Du poème plutôt qu’à célébrer Phébus. 

Comment croire qu’un long poème sur Hyacinthe

Pourrait le laisser insensible et froid? Si crainte

De déplaire je dois jamais avoir un jour, 

Je crois ce jour venu. Apollon n’est pas sourd.

Il n’a rien oublié d’un amour qui l’agite

Depuis deux bons millénaires et qui mérite

D’être peint dans des vers qu’il pourra approuver.

Son souvenir reste profondément gravé

Dans sa mémoire et perturbe souvent ses rêves.  

Les dieux dorment la nuit, de bon matin se lèvent. 

Apollon (plus que les autres) nous le fait voir. 

Je ne crois pas du tout que ce soit un hasard.  

Il en va des amours partagées, génuines,

Comme des vieux temples et des stades: les ruines

Du passé n’ont pas trop à forcer leur talent

Pour être plus belles que celles du présent.

Daphné, je touche tes feuilles dans la nature

Et dans tous les jardins; tu n’as de sépulture!  

Tu vibres parmi nous et tu embaumes l’air.

L’ombre d’Hyacinthe illumine les enfers!  

De même qu’Orphée songeait à son Eurydice

Quand sa lyre répandait partout un indice

Sûr de sa présence, quand Apollon saisit

La sienne et se met à gratter un air choisi,

Apollon joue de la grande blessure ouverte,

Apollon contemple le gouffre, entend les pertes,

Apollon songe à Hyacinthe plus qu’à Daphné

Avec laquelle ses enfants sont couronnés.

Il saura repérer fausses notes et faiblesses.

Je compte sur les Muses et sur leur adresse, 

Mais aussi sur l’enseignement que j’ai reçu

De mon maître (le plus souvent à mon insu). 

J’imiterai à ma façon il va sans dire

Et en ne me soumettant point à son empire.

Doux empire, il est vrai, qui ne connaîtra pas  

La chute, et qui devrait inciter tous les rois,

Empereurs et autres à taquiner les Muses.

Mais tant mieux au fond si la plupart s’y refusent.

Combien furent, seraient assez intelligents

Pour désirer égaler Charles d’Orléans

Ou Soliman le Magnifique? Un petit nombre. 

C’est assez pour expliquer temps obscurs et sombres.

Ce n’est l’endroit pour m’éterniser là-dessus.  

Que de tout terrien ce soit bien compris et su:

Leurs aptitudes pour les affaires publiques

Ne sont pas plus grandes que leurs dons poétiques.

J’utiliserai même vers, même longueur,

Même sujet: un jeune homme devenu fleur.  

Le style sera mien, donc celui de Patrice.   

Nous laisserons de côté le pauvre Narcisse

Dont on ne sait s’il fut victime de l’Amour

Ou d’une source lui jouant un vilain tour.   

Je ferai en sorte que si jamais Hyacinthe

Se contemple dans une source, il verra peinte

L’image d’Adonis. En tout cas, je ferai

De mon mieux: à de longues veilles je suis prêt.

Diane occupe pour le moment mes matinées.

Elle s’est lancée dans une vaste tournée    

Des montagnes qui l’enchantent. Par-dessus tout  

Je veux en être, et veux la suivre jusqu’au bout

Même si cela doit m'occuper des années.

J’accepterai d’en être la seule traînée!  

(à suivre)


25 Dec 2024

Diane et les Muses (petit extrait)

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Je disais: si les neuf Muses étaient serties

Un jour dans la troupe jamais flétrie 

De Diane, dans sa leste société,

Dans la corolle immaculée de ses amies 

(Telles des étamines à la vérité),

Les nymphes useraient de tous leurs sortilèges: 

Les neuf Muses resteraient fourrées dans la fleur.

Ce serait en toute innocence, j’en ai peur,

Que nymphes formeraient une ronde ou un piège!

On ne les verrait plus en aucun autre lieu. 

On ne verrait plus les Muses lever des sièges

Autour des poèmes qui étaient défectueux.

Je n'ose imaginer Diane fermant les yeux,

Acceptant d’être empêchée dans ses gracieux

Mouvements par les Muses intimidantes.

Privant ainsi son frère de ses confidentes.

Je n'ose imaginer Diane fermant les yeux,

Cautionnant un séjour prolongé des neuf Muses

Loin des trois monts sacrés où l'on peut les trouver

Habituellement studieuses et recluses.

Mon imagination peut pourtant approuver

Un tel scénario… Si elle ne s'y refuse

Pas, peut l’encourager, et peut persévérer

En ce sens avec une certaine insistance, 

Ma raison, elle, montre quelque réticence,

Force l’imagination à décélérer.

Elle ne peut supporter leur absence

Du mont Hélicon…

Une lie au fond d’un flacon.

Ma raison ne peut concevoir le Parnasse

Sevré de leurs visites sur ses terrasses.

Cela dit, la géographie est ce qu’elle est:

Il n’y a pas très loin de la chaîne du Pinde

Au port de la ville de Brindes…

Il est aisé de décamper au pied levé…

La chose pourrait donc néanmoins arriver!

Diane trouve Apollon son frère

Efféminé quand il joue de la lyre au pied

Du mont Pélion ou ailleurs, parfois en galère,

Pour son plaisir ou pour expier.

Il aime se retirer au fond des bois comme

Diane dans les forêts. Bientôt, l’obscurité

Résonne de ses mélodies et apartés.

Il prend un petit air bonhomme  

Et le doux murmure du ruisseau argenté

Lui est alors apparenté.

Il joue tout seul et semble regretter Orphée,

Il semble jouer en souvenir de lui seul. 

Il rend hommage aux doigts de fée.

Les animaux l’écoutent au bord du nymphée

Comme firent jadis, déjà, tous leurs aïeuls. 

Quand les Muses font entendre leur chorale,

On est saisi par leur harmonie vocale.

On ne sait plus qui accompagne qui. Le chant

S’élève alors naturellement et se prend

Pour une brève senteur florale.

Apollon, en parfumant de musique l’air

Qu’il respire, se fait l’égal ou le disciple

De Flore. Fragrances et parfums du désert,

Doit-on chanter vos flâneries ou vos périples?

Apollon, en parfumant de musique l’air, 

Fait pousser le feuillage ou descendre l’éther.

Diane trouve que les neuf Muses l’adoucissent

Beaucoup trop

De la même façon que les nymphes polissent

Les galets qui baignent dans l’eau.

Diane est assez forte pour résister aux charmes

Des Muses. Ne résiste-t-elle pas déjà 

Aux séductions de ses amies qui la désarment,

Mais aussi à leurs grâces et à leurs appas?

Il y faudrait une fâcherie et rancune

De Diane vis-à-vis de Phébus, de la lune

Vis-à-vis du soleil, à la suite, qui sait?

D’une éclipse beaucoup trop courte…

Nous savons ce qu’il en coûte:  

On n’est jamais à l’abri d’un excès

De confiance ou d’un accès de colère.

Nous savons comment Cupidon  

Régala Apollon et régla son affaire:   

Daphné fut touché au cœur par du plomb.

Apollon par de l’or pur si je ne m’abuse.

Je ne crois pas que cette assertion se récuse:

Phébus fut ainsi dépossédé pour toujours

De son premier amour.

Ce serait encore pire, perdre les Muses!

Apollon a beau aimer jouer en solo

De la lyre au bord de l’eau...

Combler l’arbre du premier psaume,

Imiter les fleurs qui embaument,

Etouffer ainsi ses sanglots,

Ce n’est pas un sort que je lui souhaite.

Apollon serait forcé d'aller réclamer

Les Muses à sa sœur, Diane, et, je m’y arrête, 

Il serait peut-être hué plutôt qu'acclamé

Par les nymphes en cette instance.

Les Muses, feraient-elles de la résistance

Ou reprendraient-elles leur rôle de mentor

Auprès des poètes faillibles? 

Redeviendraient-elles audibles?

Pour convaincre les unes et les autres des torts

Causés à l’art, causés au monde,

Apollon ferait sans doute appel à un brin

De causette. Trouverait-il au bord de l’onde,

En dépit du fracas, au milieu des embruns,

Le bon discours dans sa musette?

On peut légitimement en douter. 

Phébus manque clairement de pratique

Tant il s’exprime par formules laconiques,

Ambiguës en public. Phébus peut redouter

Lui aussi son apanage: la vérité.

Phébus est plus taiseux et plus énigmatique

Qu’un capitaine au long cours… 

Il est de Sparte et ne jure que par le Taygète

Quand il délaisse le Parnasse quelques jours.

Muses, resteraient-elles muettes?

L’enverraient-elles balader?

Apollon ne cherche jamais à persuader

Car la vérité se suffit à elle-même. 

Essayer de convaincre borgnes et sourds,

C’est perdre son temps et c’est être balourd.

Comme la mort, elle est un bien suprême…

C’est en la respectant qu’on montre sa valeur…

Plus elle nous remue, nous désarçonne même,

Plus on lui doit de grands honneurs.

Apollon n’a pas la patience de défendre

Ce sur quoi nul ne devrait avoir à s’étendre.

Il revient aux Muses, il revient aux neuf sœurs

De verser de l’eau dans son vin, de la douceur.

Diane, oserait-elle tenir tête à son frère

Ou cèderait-elle très vite en cette affaire?

Les neuf Muses, elles, sont capables de tout.

Elles ont beau avoir le cœur en Béotie,

Elles demeurent athéniennes malgré tout, 

Pourraient tourner un éloge de l’idiotie

Ne serait-ce que pour rendre Phébus fou. 

Continueraient-elles à explorer montagnes 

Escarpées et bassins inédits avec Diane?

Retourneraient-elles sur les monts qui sont les leurs?

Comment trouver le bon argument qui fait mouche

Face à des locutrices de cette valeur?

Comment faire couler du miel de sa bouche

Quand les Muses sont préemptées par le nectar

Qu’elles collectent et noyées dans la corolle?

Quand elles ne songent plus à tenir leur rôle

Et leur rang… Quand, clairement, du matin au soir,

Elles n’ont plus d’yeux que pour Diane. 

Par quoi remplacer les ruchers de leurs esprits?

Les richesses intérieures de ces dames?

Les beautés cachées de leurs âmes? 

Comment faire couler du bon miel qui guérit?

L’eau vive n’est pas butinée par les abeilles!

On ne peut pas fabriquer avec du bon miel!

On peut en revanche prendre le bouillon! Quelle 

Joie et quel pur rafraîchissement sous le ciel!

C’est pour cela que je devrai les rejoindre

Toutes, elles comme les nymphes, tôt ou tard…

Les Muses n’auront alors de cesse de joindre

Leur salive au nectar, et de leur bon miel oindre

Mes lèvres, tandis que moi aussi, sans retard, 

Les imitant, je collecterai du nectar… 

21 Aug 2024

L'Epervier de Diane (petit extrait)

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Je ne veux pas être le maître des horloges…  

Je veux juste être installé aux premières loges…  

Aube, matin, midi, après-midi ou soir,

Je veux voir comment Diane va les recevoir...

Si elle pourrait les confisquer à son frère…    

Et si Apollon archer la laisserait faire…

Il me faudra les doubler et passer devant.  

Pour cela, très probablement,

Il faudra qu’elles suspendent leur course

Et se changent, se transforment en source.

Ainsi font-elles quand leurs chants

Sortent de leurs bouches

Et prennent les devants.

Beaucoup me croient ailé, rapide,   

Parce que poète… Capable d'enfiler  

Des perles à vive allure, et,

Dans la foulée, incapable d’être insipide…

Ils n’ont pas tort; cela dit, cependant,

Il est plus aisé de les suivre en musardant…

Je crois en la réalité des trous de verre…

Je trouverai toujours un bassin d’eau claire  

Dans lequel plonger et auquel dire merci!

Il n’est de meilleurs raccourcis:

C’est Hylas qui court le plus vite…

Je veux être son émule, son acolyte!

Je ne cours aucun risque en agissant ainsi!

Je leur tomberai dessus quand elles chahutent

Dans l’eau!  

Je m’éviterai probablement une chute! 

Je sauverai, qui sait?, ma peau.

Beaucoup croient que rattraper les Muses et Diane,  

Les doubler, passer devant,

Choisir le lieu du campement,

Sera pour moi un jeu d’enfant.

Ils se trompent, ils ont trop bu de valériane.  

Ils rêvent! Ils surestiment les pouvoirs du

Poète! Ils font peu de cas des pièges tendus   

Par la poésie!

Ils négligent les obstacles inattendus  

Semés partout, que l’on doit à la fantaisie

Des arbres facétieux, à l’imagination

Débordante des bois, à la pénétration

Obscure des forêts alpines…

Je crains les croche-pattes des racines,

Les branches écartées que l’on prend dans le nez,

Les volées de bois vert dans la poitrine,

Les chablis qu’on doit contourner.

Je crains les toiles collantes des aragnes... 

Les filets tendus pour les oiseaux, pannes

Sèches dans les mailles énervées des filets. 

Je crains les coups de filet des belles images

Dont on finit par être la proie et l’otage,  

Un peu comme Narcisse devant son reflet.

Au surplus, je ne voudrais pas courir le risque

De passer à côté des Muses sans les voir 

Comme si j’étais aussi aveugle qu’un disque

Tournoyant en l'air dans le noir.

Je sais combien les curiosités naturelles

Les intéressent et les retardent parfois.  

Myrtilles ou bandeau de la sittelle.

Je sais combien il est difficile une fois

Qu’on est lancé de changer de vitesse.

On préfère se laisser porter par l’ivresse.

Le rêve est si doux, si prégnant,

On ne veut plus être stoppé dans son élan. 

Or, je ne voudrais pas, en passant devant elles,  

Les souffler comme une chandelle!

Ce serait pour moi un malheur. 

Ce ne serait pas me faire une fleur!

Je dois éviter aussi d’être le phalène

Qui se brûlerait les ailes à leur contact.

Mieux vaut courir à perdre haleine,

Au moins demeurerai-je intact!  

Ne jamais s’enflammer, toujours rester modeste:  

Composer ces vers occupe tant mon esprit  

Mes sens peuvent être oublieux du reste

Et pourraient ne pas voir qu’elles ont atterri.  

C’est vrai, je me débrouille entre les lianes,

C’est vrai, j’anticipe à la vitesse du son, 

Mais je ne suis, hélas, qu’un pauvre nourrisson,

Pas un enfant! Je ne peux noyer le poisson:

Je ne suis pas le fruit de leurs entrailles; Diane

N’a pas aidé Thalie, Uranie ou Clio

Dans leurs couches le jour où je suis venu au

Monde… Je ne suis fait du même matériau

Qu’elles: je respire brillamment, mais j’ahane

Souvent… J’ahane comme un bœuf!

Je ne suis pas issu de leurs viscères.

Si Diane me demandait laquelle des neuf

J’aurais voulu avoir pour mère,

Je ne saurais que répondre à ceci.

Je n’y ai jamais vraiment beaucoup réfléchi.  

Cela nécessiterait sûrement des heures

De réflexion de ma part… Car  

Ce choix aurait des répercussions sur mon art

Et sur ma poésie. Le mystère demeure…  

Je bois en tout cas toujours avec appétit

Le bon lait tiède qui jaillit de leurs poitrines.

J’aime bien entendre tout ce qu’elles serinent,

J’en ai pris l’habitude depuis tout petit.  

Je possède bien neuf nourrices

Qui me tendent le sein, reprennent par la main,  

Chaque fois que mes vers faiblissent ou tarissent.

J’ai appris à marcher sur un vieux pont romain   

Et je m’attarde dans les églises romanes…

S’y prolonge indéfiniment la veille au soir.

Plutôt que passer devant Muses sans les voir,

Je risque bien plus d’être semé comme un âne

Qui a vu des chardons… ou comme un canasson!  

Pour tous les roussins j’éprouve de l’affection!

Je risque bien plus d’arriver à l’improviste;   

D’être un survenant jetant un froid au milieu

De l’assemblée. Je me dois d’être réaliste:

Les Muses décideront de l’heure et du lieu,

Et certaines nymphes complices

Prépareront sans doute en amont le terrain

Pour que mon éruption ne soit pas un supplice.

Je dois appuyer sur la pédale de frein

Si mon apparition doit semer la zizanie.  

Le pire, ce serait que mon épiphanie

Soit vécue par elles comme une vilénie!

Un vilain tour dont la Fortune a le secret!

Si tel devait être le cas, un coup d’arrêt

Je devrai y mettre sur-le-champ. La Fortune,

Elle aura beau me promettre la pleine lune

En échange de ce méfait,

Je ne serai ni son hochet, ni son jouet.  

Je ne serai pas l’instrument de son caprice.  

Fut-elle jamais de près ou de loin complice 

De mes espérances? Prit-elle jamais soin

De mes vœux les plus chers? Non! Point.  

De dire le vrai à son sujet il me tarde.

Je n’ai jamais vu allégorie si flemmarde,   

Et vu ce que j’en lis dans les textes anciens, 

Dieu soit loué si les Muses m’en gardent!

Ce serait déjà très bien!

Je ne veux pas la voir à la manœuvre,  

Je ne tiens pas à la voir dans ses œuvres. 

Je préfère la savoir endormie au loin…

La roue de la Fortune est rouillée il me semble:

La roue de la Fortune tourne beaucoup moins

Vite qu’on ne le dit; elle grince, elle tremble;  

Je n’en voudrais pas comme roue de mon char.

Je préfère peaufiner ce très bon départ!

Je vole sous de bons auspices.

Je ne suis pas pressé de voir avec mes yeux

Ce que je peux entendre avec leurs cris joyeux.  

Je laisse aux Muses le choix du moment propice

Et aux berçants montagneux le choix du bassin.

Je ne déboulerai pas comme un marcassin.

Il reviendra aux Muses de lever le voile

Sur moi et à mes vers de faire plier…  

Diane!

Je ne déboulerai pas comme un sanglier,

Un cochon sauvage déchirant une toile

De tente; je tiens à me la concilier.

Je chanterai tous les rideaux de mousseline

Que l’on voit aux fenêtres de son campement.

Les fourrures de martre et sûrement d’hermine.  

La subtile dentelle des précieux moments.

Je m’accorderai ce délice:

Orchestrer leur entrée en lice…

Comparer la longueur de leurs robes avec

La nudité de Diane se mettant au sec.

Je ne sais que tenir ma plume.

Je ne sais qu’encenser les brumes.

Je ne sais pas travailler des deux mains

Quand je n’ai pas de nymphe sous la main.

Je ne suis certes pas né d’un très haut lignage,

Mais je sais repérer une ligne de partage

Des eaux. Je saurai rester sur le bon versant

Et prendre mon mal en patience.

J’attendrai le moment où de toute évidence

Sera bienveillante la déesse au croissant.

Beaucoup croient que mes vers ailés sont un pétase

Et que j’écris juché sur le dos de Pégase,

Mais tout cela est faux et très exagéré.

J’écris en un lieu oxygéné, aéré,

Qui brille par la virtuosité de ses feuilles.

Je ne serre pas sa crinière qu’il le veuille

Ou non. Je n’en conçois d’ailleurs aucun regret  

Car, dans les faits, seule la volupté me guide, 

Motive mes adrets. Je ne peux pas le nier,

Je recherche des heures lentes et languides.

Je me laisse aller, oui, je me laisse délier   

Au fil de l'eau douce qui veut de moi pour maître 

Tant mon âme de l'eau vive aime à se repaître.

J’aime ses reflets qui tempèrent la clarté,

Qui colorent la fraîcheur et la pureté.

J’ai peu d’admiration pour les mangeoires.

Je n’ai d’appétit que pour les buissons

Portant des baies odorantes et noires.

Mes goûts me portent devant des boissons:  

Des baignoires d’eau fraîche

Et des abreuvoirs de chair fraîche

Comme le veut la tradition.

Je n’ai rien contre les gazes et collations.

Les doctes filles grecques de Zeus à l’égide,

Elles chantent clair comme font les Hespérides

Qui font tout pour leur ressembler 

Sous les arbres de leur verger.

Je ne suis certes pas né d’un très haut lignage,

Mais j’ai accès à leur breuvage.

Il désaltère en nourrissant.

Il est nectar et ambroisie, surtout sapience.

J’attendrai le moment où de toute évidence

Sera bienveillante la déesse au croissant.

Le moment précis où mes vers l’auront mûrie… 

Le moment où Diane aura sûrement envie

De se laisser tomber au sol, tomber au bain… 

J’attendrai des Muses le signe de la main.

Aux dires des feuilles nouvelles que je croise

Et des nombreux témoignages que je recueille, 

Le soleil même ne l’éclipse pas en clarté

Quand Diane est en majesté… 

Cela ressemble à un confessionnal d’eau fraîche:  

Dans le bassin enchanté

Elle va bientôt entrer. 

Enfin, grâce à Diane, à ses amies, les eaux pèchent

Et découvrent dans le clair-obscur des forêts

Quelque chose à se faire pardonner.

Les doctes filles grecques de Zeus à l’égide,

Elles chantent clair comme font les Hespérides

Qui font tout pour leur ressembler 

Sous les arbres de leur verger.

Elles chantent clair et pour cette raison même

Elles baignent en amont plutôt qu’en aval,

Passent beaucoup de temps au bord des fontaines

Bleues, quand ce n’est pas la fontaine du Cheval

Qui les retient. Tout cela explique en partie  

Leur dilection pour Diane et ses amies.

Les éclaboussures sont souvent, et de loin, 

Leurs plus sincères reparties…

En attendant d’être tôt ou tard le témoin

Privilégié de leurs énièmes retrouvailles,

Je ne vais pas à l’encontre de leur désir:  

Je ferme la marche. C’est pour moi un plaisir,  

Je les jette devant moi comme des semailles…

Comme des graines de petites fleurs…

Des graines de fleurs annuelles

Bien qu’elles soient immortelles!

Oui, je me contente de leur

Emboîter le pas sans leur voler la vedette.

Je fais tout pour qu’elles contractent envers moi

Une dette…

Je me contente de clore en

Musardant…

Leur passage en coup de vent…

D’ailleurs, soyons clairs, en pratique,

Je ne puis aller plus vite que la musique.

Je serais piètre poète si je fonçais

Tête baissée, si je la devançais

Sur la portée de quelque manière.

J’aurais bientôt fait

De me prendre pieds et talonnières

Dans la ronce ou le houppier.

Je me trouve frêle, malingre,

Comme si les Muses avaient été pingres

Avec moi de leur bon lait frais

Et avaient fait exprès!

Si je cherchais à être trop véloce,

J’aurais bientôt fait d’épuiser mes forces

Et de tomber d’inanition.

Ce poème connaîtrait une fin précoce.

Je sauterai sur l’occasion:

Si jamais je tombe d’épuisement en Corse,

Dans les châtaigneraies, je me restaurerai…

Et de glands de l’âge d’or je me nourrirai…

Je ne me priverai pas d’une telle aubaine,

Et comme il est en Corse mille et un balcons,

Je rattraperai aisément mes Athéniennes

Comme si j'étais un faucon.

C’est encore plus vrai au fond d’une profonde

Forêt où tout est couvert par le bruit des ondes:

Je sais les risques qu’on encourt

Quand on forme l’arrière-garde,

Quand on glane, traîne et s’attarde…

On peut très vite devenir la proie d’un ours.

Il peut arriver des mésaventures telles

Que celle arrivée à la nymphe Callisto.

Une rencontre, aussi mauvaise fut-elle,

On ne peut pas toujours y mettre son veto.

Si c’est l’hiver, je mangerai des clémentines.  

Leurs petits culs verts viendront frapper ma rétine.

Je quitterai les forêts pour le bord de mer…

Provendes du zéphyr fourniront le dessert:

J’attendrai que le printemps mande

Auprès de moi ses offrandes; 

Les parfums des fleurs,  

Ses odeurs.  

Il en est une à laquelle je ne résiste

Et qui peut me faire dévier de mon chemin…  

Une avec laquelle faire son examen

De conscience, c’est celle, tenace, des cistes.

Ainsi de saison en saison,

Au fil du temps qui passe,

On mange toujours plus léger

Jusqu’au retour des pêches de l’été

Qui s’abîment vite, qui embarrassent,

Dont nul ne peut faire ample provision.

Pour être tout à fait honnête

Avec vous, il ne me déplaît

Pas d’être une queue de comète…

Je veux bien être la créature-balai… 

Pour voler aussi vite que Muses et Diane,

Ne pas trop ralentir dans les chicanes

Que leur proposent les arbres de la forêt,

Les vers ailés sont-ils un préalable?

Les décasyllabes sont-ils indispensables?

Les octosyllabes sont-ils coupe-jarrets?

La pensée de l’homme, la verve du poète, 

Sont-elles en tout lieu assez bonnes athlètes

Pour ne pas perdre de vue la divinité?

Les digressions, sont-elles des impasses,

Du petit bois mort et des branches basses

Dont je dois me délester?  

N’est-on pas alourdi, ralenti par la rime?

Au ras des pâquerettes comme dans les cimes,

Eviter la lourdeur, c’est la priorité!

Les Muses courent, volent à bonne distance

Comme savent si bien faire les espérances,

Ces petites allumeuses. Je le vois bien:

Enchaîner des alexandrins,  

Cela fait perdre du terrain.

Il suffit que j’en écrive quatre à la suite,

Il suffit que je sois régulier et constant 

Pour que les Muses disparaissent un instant…

La chose ne saurait être fortuite…

Je ne peux escompter de leur part des gadins,

Mais j’entends au loin des chutes…

Des eaux vives qui exultent…

Je m'étonne fort de l'absence de gradins:  

Ce n’est pas rien les voir passer et disparaître

Dans un courant d'air pur qui vient de naître!  

Et à défaut de pouvoir les doubler,

C'est déjà bien de ne pas s'encoubler.

Je croise beaucoup de chênes, pas mal de hêtres!

J’attends avec impatience les sapins!

Les belles racines tortueuses des pins! 

Je m’acclimate à cette ambiance sylvestre

Et j’y resterai fidèle dorénavant.

La forêt a encore de beaux jours devant

Elle:  

Les bois s’entendent à merveille

Et comptent pérenniser leur rapprochement.

L’entente entre tous les arbres est bien réelle.

Muses et Diane la forêt peut pavoiser!

Elle m’invite à écrire des vers boisés

Avec ses nymphes qui débordent.

Il règne partout une étonnante concorde. 

J’essaie de rester affûté dans les taillis,

De ne pas m’empêtrer dans les gaulis.

Je pénètre dans des clairières

Qui réclament des nouvelles de leurs amants!

Elles sont amoureuses de bosquets charnières

Apparemment!

Toujours pas d'empreintes

Au bord de l'eau  

Le long des ruisseaux!

Seulement des épreintes!

Il est bon et succulent d'être devancé

Par des loutres qui les ont vues passer.

Nous savons combien elles sont légères! 

Le courant n’a pas à frotter, à effacer

Des indices déposés sur la roche-mère!

Je ne m’offusque pas du pouvoir détachant

Des nymphes donnant libre cours à leur penchant!  

J’aime les entendre jouer aux lavandières.

J’aime les voir frotter des galets blancs,

Puis s’étendre comme des incendiaires.

Je vole avec un sourire qui en dit long!

Et à la vue de tous les embruns que je traverse, 

J'imagine en vol que je suis leur postillon.

De cette illusion je me berce! 

Je ne vois pas le temps filer.

Quand viendra l'heure de la pause,

L'heure du bain, l'heure de pantoufler

Dans l'eau claire, l'heure des poses,

Je pourrai à mon tour souffler! 

Eberlué par le spectacle

Aucunement abscons!

Installé dans le tabernacle!

Incrusté aux premières loges, au balcon,

Soufflé comme une chandelle par ce miracle: 

Des baigneuses allant, puis revenant dans l'eau!

Engluées par les appels de leurs camarades, 

Attirées là par le fracas d’une cascade  

Faisant sur elles toutes l’effet d’un happeau. 


14 Jun 2024

Le Canton des cascades (extrait)

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En dépit de l’étiage révélant

Un lit défait, le mois de mars perdure,

Persévère dans l’eau fraîche, mais cette fois

On peut nager nue ou en petite tenue…

La robe a été taillée sur mesure…

Elle porte une robe légère de choix…

Elle est portée par une caresse de choix...

Elle fait tout pour qu’on reste sans voix…

Elle abandonne le légendaire qui-vive…

Elle sera le clou de la rétrospective…

Avec la dérive sublime du radeau

Passant sous les ombelles des sureaux!

Sans autre robe et tenue d’Eve que leur flot,

C’est l’apogée du printemps dans sa tête…

Les arbres lui rendent hommage avec

Leurs branches basses, leurs courbettes… 

Quoi de plus valeureux qu’une petite fleur?

Une baigneuse venant de vaincre sa peur!

Les Muses débarquent sur le pré, sur la rive,  

Et avant même que je ne les chante et décrive

Elles font entendre leurs voix.

Elles ne me laissent pas dans l’expectative

Et ne se sentent aucunement à l’étroit:

Comme si j'étais de la flotte, elles infusent

En moi pour me rendre délectable et joyeux,

Ancien et moderne, classique, vertueux! 

Souvent romantique, parfois moyenâgeux!

Elles baignent en moi, lascives et diffusent,

Et se jettent de l'eau au visage! S'amusent! 

Dès que je lève vers elles le petit doigt 

(L'oraculaire?), elles débarquent pile poil  

Où elles sont sollicitées... 

Elles croisent sans doute en chemin Prométhée

Montant au ciel… Dans la foulée, cela fait sens,

Les Grâces ont la sagacité, la présence

D'esprit d'apparaître à leur tour, de profiter    

De l'aubaine...

Portées par les dernières gouttes de rosée

Matinale s'évaporant du pré fleuri,   

Elles dansent et leur ronde me fait songer,  

Fait extraordinaire, à une embarcation

Légère qui aurait enfin dompté les flots!   

Elles aussi sont sûrement des midinettes

Dans l'âme car, à l'imitation des abeilles,  

On les voit rarement dehors avant midi!

Il faut pour cela un soleil qui bondit

Très haut, très tôt, dans le ciel!

Un soleil tombé du lit!

Un soleil vif, entier.

Un appât primesautier.

Un soleil salmonidé, truite!

Un astre fruitier,

Une étoile instruite!  

Un soleil bénitier.

Elles ont la suffisance

D'esprit (à travers leurs tissus)  

De pointer leurs seins menus

Est ouest auxquels répondent les sabots fendus

Des chevrettes! Elles ne l'oublient pas, la danse... 

La plus haute réjouissance!

Et pourtant Dieu

Sait si devant la sereine beauté du lieu,

Elles pourraient! Sont-elles en transe?

Comme l'agneau se désaltérant au ruisseau, 

Elles sont surtout sans défense…    

Elles sont oublieuses du pinceau…

Elles dansent et leurs rondes sont des volutes…  

On ne les voit jamais démentes et hirsutes… 

C’est bien l’apogée du printemps: 

Les viornes et les obiers se renvoient des hymnes,

Les boules de neige fleurissent sur les ruines;  

Les bourdonnements

Semblent ligoter les arbres 

Et emmailloter les arbustes…  

Les grandes oreilles vertes du bord de l’eau

Poussent aux notes du flûteau… 

Recueillent à bas ouverts les samares…  

La fringale de pollen n’est pas rare… 

Le chien se fait plus renifleur que jamais…  

La fringale de nectar reste plus commune,  

La plus répandue sous la lune!  

On dirait trois bourgeons,

Trois pousses, quatre faons… 

Elles dansent

En cadence

Prolongement du frai!

Elles dansent surtout en mai.

Le mois le plus abouti, le mieux fait,

Le mois à leur image…

Le mois à leur avantage…

Celui qui semble être parfait

En tous points. Elles dont l'absence

Constituerait une carence

Dont les Muses feraient les frais. 

Elles sont la preuve que le printemps exulte

Et le culte qu'on leur doit est certain. Tumulte

Des bacchantes aux cheveux dénoués! Penchant

Des Grâces pour les chignons et les tresses!    

Pour les cheveux noués qui ne cessent   

D'accompagner leurs mouvements...

On ne les voit jamais, démentes et hirsutes,  

S'agiter, se contorsionner au pied des chutes,   

Tendant leurs bras vers l’eau brutale, l’eau abrupte.

L’eau parfumée à l’angélique du ruisseau

S’écoule vers la rivière parfumée au

Chèvrefeuille…

Et si les baigneuses et les nymphes on peut

Confondre quand toutes nagent la brasse

Ou allongent dans la prairie des corps pulpeux,

On ne peut confondre trois Grâces

Et neuf Muses! Les Grâces sont

Beaucoup moins couvertes. Elles portent

Le chiton court et sont versées par l'échanson 

Car les chants des neuf Muses les transportent.

Mai leur va comme un onguent…

Elles portent le chiton court comme Diane

Et ses amies. Les nymphes ne condamnent

Leur penchant pour les tissus légers où le vent 

Pris au piège n'est jamais gêné dans sa fuite

En avant!

Le temps, hélas, passe encore plus vite  

Au printemps...

On pense à un ouragan…

Le vent lui-même se désespère souvent

De le voir passer si vite…

D’en être pénétré si brièvement…

S’éclipsent en été les Grâces souriantes…

Les nymphes ne sont que leurs variantes…

Aquatiques. C’est le printemps: les Grâces font

Des apparitions sporadiques

Selon que les Muses soient là ou non.  

Flore, lutinée par les zéphyrs, pique

Légèrement du nez, mais ne leur dit pas non.  

L’emplacement du soleil charmé d’Apollon,

Les danses des Grâces indiquent…

L’amour vole plus léger que le papillon…    

La nymphe, elle doit réaliser le passage

De témoin

Entre celles qui dansent et celles qui nagent…

Une sage mise au point

Entre toutes celles qui ornent les rivages…

Les nymphes délaissent leurs ouvrages en mai

Et prennent le relais des Grâces début juin. 

Les mortelles qui se reluquent

Prendront à leur tour (au solstice) le relais. 

On ne verra plus des Grâces les belles nuques

Dégagées! J'aurai de l'herbe jusqu'aux mollets!

Des fleurs jusqu'aux cuisses! Ivresses et fétuques!

Marguerites! Les Grâces s'en vont en juillet…

Elles défont leurs danses

Quand les fenaisons commencent… 

Les foins dorés, ce sont les cymbales de trop…

L’assèchement du ruisseau a le dernier mot… 

Elles disparaissent bientôt

Avec rondes et couronnes

Dans les sous-bois ombreux.

Elles dansent parfois encore un peu

Sur les îlots de graviers qui somnolent…

En aval des confluences

Des ruisseaux forestiers.

Puis s’endorment dans la nuit noire

De leur armoire forestière.

N’est pas laissée sur le carreau

La grâce, sauf si l'étiage est sévère…    

Le radeau de fortune ronge son frein,

Echoue, meurt parfois de chagrin

Quand il n’éponge plus la rivière…

Apparaissent dans l’eau

Les créneaux d’une forteresse…

Les Muses se consolent tout là-haut

Dans les forêts des montagnes

Avec les amies de Diane…

Les baigneuses entrent en lice et tout le jeu

Consiste à faire oublier les trois Grâces…

Elles y arrivent… Ainsi l’été se passe…

La truite tourne grassouillette en ces hauts lieux…  

Les nymphes traversent les ronces…

Les tignasses des ruisseaux et des prés…  

Les haies, les échauffourées des lisières…  

Ressortent du roncier sans une égratignure…

Comme auréolées des hunes de leurs navires…

Elles ont beau se surpasser dans la rivière  

Leurs cheveux descendent les fleuves…

Les baigneuses flânent au bord de la rivière,  

Rêvent de poèmes qui leur seraient dédiés. 

Se déposent sur les radiers  

Comme la loutre (ou la nièce de la meunière!).

Le vice et la vertu se tiennent par la main

Et randonnent tout l’été vers des lendemains

Qui chantent!

Le vice et la vertu cherchent un antre...

Comme si l’obscurité pouvait être chantre

De leur union bien plus que le vaste soleil.  

Je vous laisserai glisser entre…  

Je ne vous laisserai pas poiroter au seuil!

J’ai disposé dans les bois des fauteuils

Cosy, des banquettes moisies,

Des méridiennes garnies,

Des indiscrets, des écureuils,

Des confidents et des chevreuils,

Des souches confortables et pourries;

Des chamois, des fauteuils crapauds

Et des bergères cramoisies

Bourrées de xylophages! Asseyez-vous-y

Sans façons et sans artifices!

Et n'oubliez jamais que parmi tous nos vices,

Il en est un original et plus patient 

Que les autres; plus (ou moins) innocent

Que les autres; un spécifique, propre à l’homme…   

On l'a sucé au paradis avec le lait!

C’est l’ennui! L’ennui qui assomme.

L’âge d’or l’enchante! Le paradis lui plaît!

Les glands tombaient

Des chênes tels des métronomes.

Le miel ténébreux coulait

Des sapins sans forcer,  

En dilettante…   

Il croisait la sève montante…   

Il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser…

Mais Adam et Eve, eux, ne savaient pas quoi faire.

Ils tournaient en rond comme des léopards en  

Cage, ils ruminaient et fulminaient tout le temps,

Sauf que leurs cages étaient de belles clairières…

Les trois Grâces n’étaient pas là pour les distraire…  

Orphée, lui, jouait de la lyre et souriait…

Remuait les pierres, faisait taire les chutes…

Le soleil recouvrait leurs petites cahutes

De mèches rebelles ensoleillées. Brillait.

Orphée jubilait,

Buvait du petit lait…  

Le lièvre estomaqué priait   

L’arc-en-ciel pour que la dorure…

Il arrivait que les arbres s’arrachassent 

Du sol de leur propre faîte, et marchassent

Sur la tête et bientôt titubent…

Il arrivait que frênes et tilleuls trébuchent  

Sur les racines des chênes énamourés.

Les animaux surgissaient de leurs fourrés

Et de leurs tanières pour l’entourer…

Il n’était pas question de chutes…

De morales à retenir…

Orphée jouait et proclamait l’âge à venir  

Des bergers et des flûtes…

On l'a sucé au paradis avec le lait!

C'est l'ennui! N'oubliez jamais

Que nos précepteurs à pelage des forêts,

Que zéphyrs et oiseaux, eux, jamais ne s'ennuient

Dans l’éther ou dans le désert; jamais ne fuient

Les profondes solitudes de leur pays.

Partout, couchés dans leurs fourrés, dans leurs taillis,

Les animaux songent, et, surtout, réfléchissent,

Se demandent comment peut bien naître l'ennui!

Chose bancale et mystérieuse pour les biches

Et les chevreuils! Au paradis, premiers admis! 

Les animaux sont nos amis! 

Ils contribuent à la beauté, à la sagesse

Du monde, plus que les largesses

Des grands hommes: les poètes éclairés.

Les animaux recherchent les ruisseaux bohèmes,   

Les mots fourbus et malmenés

Recherchent les poèmes

Où se baigner, désaltérer.

Modernité de l'eau croupissante qui coule

Avec difficulté: description du gâchis

Dans le meilleur des cas! (à l'écart des chichis!) 

C'est du moins ce que le critique eau nette dit...

Voici ce que dit le fabuliste à la foule:

Post modernité de la clarté qui déboule 

Sur le tapis vert fissuré

Du billard forestier! Penché!

07 Mar 2024

Dix rondeaux sur le thème de la grâce

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Rondeau inquiet

Vous qui courez, vous agitez dans tous les sens,

Vous qui passez beaucoup de temps devant la glace, 

Saurez-vous la voir et lui faire un peu de place?

 

On peut la surprendre à Auxerre comme à Sens…   

Elle surgit en Provence comme en Alsace…

Vous qui courez, vous agitez dans tous les sens,

Vous qui passez beaucoup de temps devant la glace…  

 

Il ne faut pas qu’elle soit cernée par les gens

Ou l’annoncer avec tambours sur les terrasses. 

Elle s’écrierait de douleur: "Pitié, de grâce… 

Laissez-moi! Ne brûlez pas pour moi de l’encens!"

Vous qui passez beaucoup de temps devant la glace, 

Saurez-vous la voir et lui faire un peu de place? 


Rondeau printanier

Ce n’est pas encore demain la veille

Qu’on pourra les voir toutes trois danser!   

Nous sommes seulement en mars… C’est assez

 

Si l’une rêve et l’autre se réveille,

La troisième noue son petit lacet.

Ce n’est pas encore demain la veille

Qu’on pourra les voir toutes trois danser!

 

Que des nefs solitaires appareillent

Sur des flots ne pouvant plus les tancer, 

Il sera alors grand temps d’y penser…

Ce n’est pas encore demain la veille 

Qu’on pourra les voir toutes trois danser!   


Rondeau du grand large

Il ne saurait être gracieux

Sans léger vent ou quelque brise

Qui le conforte et tranquillise,  

Et l’empêche d’être soucieux. 

 

Le calme plat le rend anxieux

Et la grosse mer le divise.

Il ne saurait être gracieux

Sans vent léger ou quelque brise. 

 

Il vogue non pas vers les cieux,

Mais vers un état qui le grise.

(Il est en effet ambitieux

Et jamais rien d’autre il ne vise.)

Il ne saurait être gracieux

Sans léger vent ou quelque brise

Qui le conforte et tranquillise, 

Et l’empêche d’être soucieux. 


Rondeau cynégétique 1

Elle ne veut point l’accorder,

Non plus demander une grâce.

Pourquoi donc je me décarcasse?

A quoi servit de l’aborder?

 

Fini le secret bien gardé!

Aujourd'hui je m’en débarrasse!

Elle ne veut point l’accorder,

Non plus demander une grâce.

 

Cet amour-là est faisandé,

Je dois repartir à la chasse.

Diane doit être moins coriace!  

Elle ne veut point l’accorder,

Non plus demander une grâce.


Rondeau courtois

Madame, faites-moi la grâce

D’accepter ce petit cadeau.  

Ce n’est qu’un modeste rondeau

Qui ne prend pas beaucoup de place.

 

N’étant pas la pie qui jacasse

Et encore moins le corbeau,  

Madame, faites-moi la grâce

D’accepter ce petit cadeau.

 

Vous n’êtes pas une bécasse:

Votre esprit est un nid si beau 

On veut y laisser son marmot.

Madame, faites-moi la grâce

De couver ces modestes mots.


Rondeau cynégétique 2

Je ne sais pas si je serais preneur

Si mon voisin fabriquait une nasse

Ou un filet pour attraper la grâce.

Je préfère Vulcain comme inventeur.

 

Ses maillons se montrent à la hauteur,

Enlacèrent Vénus en pleine embrasse.

Je ne sais pas si je serais preneur

Si mon voisin fabriquait une nasse… 

 

Si elle était garce et trouvait flatteur

De plonger une beauté dans l’angoisse…

Ou était une porteuse de poisse... 

Je ne sais pas si je serais preneur

Si mon voisin fabriquait une nasse

Ou un filet pour attraper la grâce. 


Rondeau sur la beauté

La grâce ne saurait chuter; 

La beauté est plus maladroite!

Tandis que l’une devient moite,

L’autre s’élance avec gaité,

 

En profite pour s’affûter.

Il est rare qu’elles s’emboîtent: 

La grâce ne saurait chuter; 

La beauté est plus maladroite!

 

Elle aime donc se refléter

Dans une eau claire qui miroite,

Et y rester bien sage et coïte.

La grâce ne saurait chuter;

La beauté est plus maladroite! 


Rondeau redoublé

J’y mettrai une condition:

Que vieillesse soit une grâce!

Je veux bien que jeunesse passe

Et maturité soit fiction,   

 

Mais tout ça sans compensation,   

C’est d’une méchanceté crasse.

J’y mettrai une condition:

Que vieillesse soit une grâce!

 

Je ne veux mettre la pression.  

J’ai conscience de mon audace

Et tant pis si je vous agace.

J’y mettrai une condition:

Que vieillesse soit une grâce!

 

J’y mettrai une condition:

Que vieillesse soit une grâce!

Et que grand bien elle nous fasse.

Telle est ma revendication.

 

Je ne veux mettre la pression,   

J’ai conscience de mon audace.

J’y mettrai une condition:

Que vieillesse soit une grâce!

 

Je déteste les tractations.

Je veux bien que jeunesse passe  

Et maturité soit fiction,

Mais j’y mets une condition:

Que vieillesse soit une grâce! 


Rondeau culotté

Miséricorde et rémission?

Que voulez-vous donc que j’en fasse

Si ne leur est jointe la grâce?  

On lui doit ma mauvaise action! 

 

N'était-ce pas la solution 

Pour que nos chemins se croisassent? 

Miséricorde et rémission?

Que voulez-vous donc que j’en fasse? 

 

Je veux choisir sa punition

Et l'infliger à votre place.

Miséricorde et rémission?

Que voulez-vous donc que j’en fasse

Si ne leur est jointe la grâce?  


Rondeau solsticial

Elles savent bien d’où viendra le coup,

Elles sont du métier, de la partie… 

Dès lors que la source sera tarie,

Elles sècheront essoufflées debout. 

 

Elles s’assiéront sans afféterie

Et diront aux neuf Muses être à bout;  

Bien moins fraîches que ronces et orties…

Elles savent bien d’où viendra le coup. 

 

Une eau ne jaillissant plus de son trou

Et cessant en juin ses espiègleries,   

C’est comme la naissance d’un tabou   

Ou bien l’extinction d’une dynastie…  

Elles savent bien d’où viendra le coup,

Elles sont du métier, de la partie…  


14 Feb 2024

Deux rondeaux sur le thème de la grâce

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Rondeau hivernal

Mon rendez-vous est avec le cincle plongeur…

Si je rencontre une jeune fille, sera-ce

Une Nymphe, une Muse ou l’une des trois Grâces?

 

Il plonge et me voici au bord de l’eau, songeur…  

De moi-même il ne reste plus que l’ombre ou la trace!

Mon rendez-vous est avec le cincle plongeur…

Si je rencontre une jeune fille, sera-ce… 

 

En hiver, le soleil est un petit rongeur 

Discret, la grisaille occupe souvent la place…

L’oiseau n’aura quant à lui à briser la glace… 

Mon rendez-vous est avec le cincle plongeur…

Si je rencontre une jeune fille, sera-ce

Une Nymphe, une Muse ou l’une des trois Grâces?


Rondeau festif

"Mon bon monsieur, c’est seulement la grâce!

Calmez-vous! Evitons un coup de chaud!

– A qui donc dois-je tirer mon chapeau?

C’est un prodige, un tour de passe-passe!

 

Une princesse nue dans son palace

L’invoquerait probablement tout haut.

– Mon bon monsieur, c’est seulement la grâce!

Calmez-vous! Evitons un coup de chaud!

 

– Ne pas l’aimer serait perdre la face!

Echangez-la moi contre ce rondeau.

A peu de chose près, il l’équivaut.

– Mon bon monsieur, c’est seulement la grâce!

Calmez-vous! Evitons un coup de chaud!"


22 Jan 2024

Journal de mes pensées, janvier 2024

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***

 

C’est un lieu commun de le dire: 

Plus on vieillit, plus le temps passe vite.

Arrivé un certain âge, atteint un certain âge,

Même quand le soleil ne veut pas se lever,

Même quand le temps est pluvieux et le ciel bouché,

Même quand on fait la grasse matinée,

Même quand on ne fait rien au lit,

Il n’y a vraiment rien qu’on puisse faire:

Le temps file, le temps passe vite.

Il ne veut pas ralentir.

S’embourber sous les draps.

Le temps ne veut pas que je le serre

Dans mes bras comme un gros bébé.

 

***

 

Je lis La Philosophie dans le boudoir.

C’est assurément un grand livre,

Un classique, ou du moins cela devrait l’être.

On sent bien que l’influence de La Rochefoucauld

Travaille en sous-main avec celle de Vauvenargues.

Amour-propre de l’un et docte cœur de l’autre.

On ne sait trop si Sade est un grand moraliste à rebours

Ou un grand immoraliste.

Ou les deux à la fois,

Donc un amoraliste comme la nature…  

Qui lui sert souvent (un peu trop facilement)

De preuve et de caution.

Il vise souvent juste dans tous les cas

Et aborde aussi des thèmes importants rarement soulevés:

Surcroît de beauté ajouté aux femmes par le vice.

Différents caractères, goûts et tempéraments des hommes

Obligeant à une forme de souplesse légale et sociale.

 

***

 

Le rôle de l’homme, de l’homme d’élite,

Est de corriger la nature et l’homme.

Le prédateur et le carnassier.

Pour ce qui est de l’homme,

Cela inclut aussi et surtout

La nécessité de corriger

Le manipulateur et le trompeur,

L’imposteur et le tartuffe.

Petites gens qui sont aussi

Très souvent des prédateurs.

Des spoliateurs.

Petites gens qui pratiquent

Notamment à notre époque

Le harcèlement judiciaire.

Petites gens qui méritent de

Recevoir des fessées en public.

Il ne peut d’ailleurs,

S’agissant de la nature,  

Que corriger sa propre partie,

La partie inhumaine de la nature,

Si tant est qu’on puisse corriger l’homme 

Qui est par nature incorrigible lui aussi.

Mais, enfin, le véritable homme d’élite

Appartient lui aussi à l’espèce humaine, 

Faite avant tout, il est vrai,

Plus que les autres espèces animales,

De dissemblables.

Il peut donc essayer.

S’y faire ou s’y abîmer les dents.

Clairvoyant au pays des sourds,

Des borgnes et des aveugles.

Il est, si j’ose dire, la liqueur de l’humanité,

Pour reprendre un terme favori de Sade.

D’où son invisibilité et son impuissance  

Puisque la bibine coule à flot et fait rage…

Partout, sur les écrans, dans les ministères…

Dans les rues des villes comme dans les campagnes…

L’homme d’élite est très, très minoritaire,

Et son statut même lui sera contesté

Par des imbéciles lui usurpant ce titre.

Fiers d’appartenir à l’établissement

Et à la nomenklatura…

Mais ne sachant pas dans les faits

Ce qu’est un véritable homme d’élite.

Pour le reste, corriger la nature en acte,

Corriger les animaux carnassiers en acte,

Est impossible à moins de domestiquer 

Tous les animaux carnivores et sauvages.

Ce qui reviendrait à enfoncer un énième clou

Dans le cercueil de la nature.

Il faudrait pour cela les priver de leur liberté

Physique, physiquement 

Indissociable de leur milieu naturel.

Il faudrait pour cela les dénaturer.

Les prédateurs,

Propagateurs du laid

Dans le cas de l’homme,

Ne sont essentiellement

Corrigés qu’en pensée et en paroles.

Donc en rêve, virtuellement.

La raison et l’intelligence supérieure

Restent impuissantes devant la nature

Comme devant l’idiotie et l’arrogance humaines.

Idiotie et arrogance humaines

Qui ne veulent pas être remises à leur juste place    

Et qui n’ont que faire du beau, du vrai et du bien.

Du bon et du juste.

 

***

 

La phrase la plus diabolique du livre de Sade,

La phrase la plus insoutenable du livre est bien sûr celle-ci:

Mais qu’ils ne dénigrent pas ce qu’ils ne peuvent entendre,

Et qu’ils se persuadent que ceux qui ne veulent établir leurs principes

En ces sortes de matières que sur les élans d’une âme vigoureuse

Et d’une imagination sans frein, comme nous le faisons, vous et moi,

Madame, seront toujours les seuls qui mériteront d’être écoutés,

Les seuls qui seront faits pour leur prescrire des lois

Et pour leur donner des leçons!

 

***

 

Connaissance de l’homme (suite).  

Comment se fait-il que chez les hommes,

Les marionnettes se croyant des marionnettistes

Soient infiniment plus nombreuses que

Les marionnettistes se croyant des marionnettes?

Cas intéressant d’Emmanuel Macron.

Voilà une marionnette qui sait être une marionnette,

Mais qui se complaît à l’écran dans le rôle du marionnettiste.

Bref, des marionnettistes font jouer à cette marionnette

Le rôle du marionnettiste. Ce qui doit les amuser.

On peut dire aussi que Matignon est un petit théâtre

De marionnettes avec un marionnettiste marionnette

Opérant depuis l’Elysée.

Avouons que pour ce qui est de la complexité

Il y a quand même un léger progrès

Par rapport au gendarme et à Guignol.

 

***

 

Sade aime évoquer l’orgueil de l’homme,

Qu’il ne faut point confondre, je pense,

Avec l’amour-propre (L’armure sale?)

De Monsieur le Duc de La Rochefoucauld.

L’amour-propre de l’homme est clairement

D’après La Rochefoucauld

Le grand marionnettiste de l’homme.

En cela un peu semblable à la femme.

L’amour-propre est à ce titre

Plus dangereux que l’orgueil,

L’orgueil faisant plutôt songer,

Lui, à un jeune chien fou inoffensif,

Incapable de manipulation. 

Il existe une grande différence entre un idiot

Qui se sait idiot, et un idiot qui ne se sait pas idiot.

Le premier en rabat normalement

Et raccroche son arrogance au vestiaire.

Ce qui constitue un progrès certain, assez net.

Potentiellement (potence, ciel, ment)

Une réelle avancée humaine et morale.

Voire sociale et politique.

Ce qui devrait donc normalement aider à soulager

Un peu l’amour-propre ou l’orgueil blessé de l’idiot.

 

***

 

L’arrogance n’est jamais aussi belle

Que pendue dans l’ombre, noyée dans la foule,  

Soigneusement rangée autour d’un cintre.

 

***

 

Comparées aux atrocités des abattoirs

Et aux tueries des chasseurs

Pervers, cruels et idiots,

Les perversions des personnages de Sade

Paraissent de véritables enfantillages.

L’innocence même.

 

***

 

J’en suis immensément convaincu (con, vain, cul):

Les partouzards sont des innocents.

Il faut surtout entendre le mot innocent

Dans le sens péjoratif du terme.

 

***

 

Sade ne s’est pas aventuré sur le terrain de Diogène.

Sade n’a pas poussé le vice jusqu’à imaginer

Des hommes se comportant comme des chiens

Et partouzant au grand jour dans les rues.

Tout se passe encore à l’abri des regards,

Dans des lieux isolés qui rappellent farouchement

Les cabanes et autres lieux secrets de l’enfance.

Une grande partouze sur la place de la Bastille.

Voilà un sujet de roman audacieux!

 

***

 

Connaissance de l’homme (suite).

Pourquoi les hommes sociaux immoraux

Sont-ils infiniment plus nombreux

Que les hommes moraux asociaux? 

N’est-ce pas là le sujet central

Du Misanthrope de Molière?

Laissons ici l’amoralité de côté.

 

***

 

Idée mineure d’ouvrage majeur.

Sur le modèle romain des lettres écrites par des héroïnes,

Ecrire des lettres à des célébrités de notre temps.

En faire un gros recueil, un épais volume.

Par exemple: envoyer à Gérard Depardieu une lettre

Où lui serait proposé avec tact et prudence (pince-sans-rire)

Le rôle de Dolmancé dans une adaptation grand écran

Du livre de Sade La Philosophie dans le boudoir.

Tant il est vrai que Sade fut peu adapté au cinéma… 

En tout cas, ces films, s’ils existent, sont peu diffusés…  

Comme si les adultes étaient des enfants… Tiens, tiens…

(Tiens, tiens au pays des suppositions rigolotes…)

On enverrait dans la foulée à Carole Bouquet

Une lettre lui proposant le rôle de Madame de Saint-Ange.

 

***

 

Le plus étrange, ou le plus logique,

Quand on lit Sade, c’est qu’on ne bande pas.

On n’a pas affaire à des œuvres charnelles ou érotiques,

Mais bien à des ouvrages purement intellectuels.

L’esprit l’emporte haut la main sur les sens. 

Comme il le dit bien lui-même entre parenthèses,

La posture s’arrange, puis l’attitude se rompt…  

Il y a là en effet quelque chose de mécanique

Qui rappelle un peu les animaux machines

De l’autre zig dont j’ai oublié le nom.

 

***

 

2024. Année du centenaire

Du premier manifeste du surréalisme.

Etrange que l’on doive aux surréalistes

La réhabilitation du Marquis de Sade.

On songe aussi en passant, en lisant Sade,

Au long et lent dérèglement des sens de Rimbaud.  

Avec Sade, on a plutôt affaire à un long dérèglement

Raisonné, mécanique et conscient de la morale,  

Orchestré par un esprit forcené et bien huilé

N’ayant que faire des prétentions

Et autres à peu près de l’inconscient.

 

***

 

Fin de vie d’Alain Delon.

Il arrive souvent que le film de sa vie privée

Soit le plus mauvais film de la vie d’un acteur.

Brigitte Bardot s’en est vachement bien tirée.

Elle dont la pensée politique, qui est aussi la mienne,

N’est représentée par aucun parti politique,

Ce qui démontre bien le caractère profondément

Immature, puéril, grotesque, injuste et pervers

De la vie politique française contemporaine.

Mais aussi européenne, occidentale

Et mondiale dans son ensemble.

Car ce parti de la raison, de l’intelligence et du cœur,

Je ne le vois pas exister non plus à l’étranger.

 

***

 

Philosophie régnant autour de la mangeoire aux oiseaux:  

Comme les températures sont relativement douces,

Je leur donne juste de quoi soutenir leurs moyens

Et leurs forces afin qu’ils puissent aisément aller quérir

Ailleurs, dans la nature, le complément nécessaire.

 

***

 

Je lis des poèmes de Pierre Perrin, poète du pays de Courbet.

Des jours de pleine terre, visiblement un choix de poèmes

Censés être très autobiographiques et personnels.

Il est évident que Perrin n’est pas un grand poète

Et n’y connaît pas grand-chose en poésie

Puisque René Char serait "notre dernier grand poète".

Passons le côté grattant de l’éponge là-dessus.

Les poèmes politiques de Perrin sont nuls à chier.

Et sa pensée politique semble être celle d’un enfant.

Perrin n’est potable, respectable, lisible,

Que lorsqu’il écrit des poèmes consacrés à la pauvreté

Et à la rudesse de son enfance, ou des poèmes d’adolescent

Consacrés au désir charnel et sexuel

Que lui inspirent certaines femmes

Joliment décrites dans le feu de l’action.

Au moins n’écrit-il pas des poèmes qui veulent tout dire

Et ne rien dire, ce qui est une façon sûre d’éviter le pire:  

Le ridicule.

On trouve bien sûr, ici et là, quelques vraies réussites,

Quelques bonheurs d’expression, quelques vers et images 

Qui mériteraient de figurer dans d’autres poèmes,

Dans de vrais bons, voire dans de grands poèmes.

Petits bonheurs qu’un grand poète sera autorisé à piller

Et à recycler ailleurs à sa guise, mais avec discrétion!

Perrin raffole des paupières!

 

***

 

Vaut-il mieux recevoir un coup de griffe

Dans un recueil de pensées qui passera à la postérité

Ou être louangé dans des articles et des fascicules

Que conchieront bientôt dans la joie les asticots?

 

***

 

La plupart des hommes ne sortent jamais de l’enfance.

Ils se délestent seulement de sa meilleure part.

Ceux dont l’enfance n’a pas été heureuse,

Fut malheureuse, doivent se dire,

Doivent se persuader que l’enfance continue

Et que rien n’est perdu.

Une longue séance de rattrapage

Leur est offerte par l’âge dit adulte.

 

***

 

Il ne serait pas étonnant

Que ceux qui arrivent à sortir

De l’enfance soient justement ceux

Qui ne se délestent pas de sa meilleure part.

Sans forcément la cultiver d’ailleurs.

 

***

 

Il ne serait pas étonnant non plus

Que cette meilleure part de l’enfance

Puisse aider l’homme à sortir de l’idiotie,

Pas autant toutefois que la connaissance

Des douze vérités énoncées dans cet ouvrage,

Dans ce bienfaisant et indispensable ouvrage,

Dans ce journal et recueil de mes pensées.

 

***

 

Qu’est-ce que la meilleure part de l’enfance?

Je ne suis pas un spécialiste de la chose. 

Sylvain Tesson a l’air d’être mieux renseigné

Que moi sur ce sujet. Il faut donc aller l’écouter.

Pour ma part, si j’en crois ma propre enfance,

Qui fut relativement heureuse,

En tout cas marquée par aucun traumatisme,

La meilleure part de l’enfance ou de l’enfant,

C’est sa capacité à savoir jouer tout seul sous une table, 

Sa capacité à construire des cabanes

Et des châteaux en Espagne avec trois fois rien,

Des lunes de trois-mâts avec quatre planches,

Et sa capacité à jouer des rôles,

Voire à jouer tous les rôles d’une seule

Et même aventure à plusieurs personnages,

Bref, une réelle capacité imaginative

Qui diminue grandement avec le temps.

Il semble que peu à peu, au fil des années,

La meilleure part de l’enfance s’évapore

Comme l’eau saumâtre des salines,

La belle eau rosée des marais salants.

Comme si elle était la part des anges

Et ne voulait plus côtoyer la part des démons.

Plus lourde et plus terrestre.

Il faut encore ajouter à cela ceci: 

Une fois évaporée cette meilleure part,

Il ne reste plus beaucoup ou plus du tout

De sel dans les bassins.

 

***

 

Pour le reste, je ne crois pas qu’il y ait

De différence fondamentale entre l’enfance

Et l’âge dit adulte, ce qui explique en partie

Pourquoi les adultes restent des enfants.

 

***

 

Par exemple, je ne crois pas que la crédulité

De l’enfant soit supérieure à celle de l’adulte.

Il s’opère juste avec l’âge un déplacement,  

Un glissement de celle-ci.

L’enfant tend surtout à croire aux fables,

L’adulte aux idées fausses et aux idées reçues.

Mais dans les deux cas, la propension à croire

Aux fables de sa propre invention reste forte.

La différence étant que les fables de l’enfance

Sont réellement liées à un monde imaginaire 

Où l’on peut jouer des rôles divers et variés

Et s’engager dans de vraies fictions vécues, 

Tandis que les fables de l’adulte sont plutôt

Inspirées par la vie réelle et par la réalité sociale. 

Donc marquées par un appauvrissement certain.

 

***

 

Quelle différence entre un enfant qui croit au Père Noël

Et un adulte qui croit aux intox quotidiennes

Et aux assertions des journalistes parisiens?

Notamment dans le domaine politique

Et dans le domaine culturel,

Là où elles sont généralisées

Et monnaie courante.

Croire aux secondes est beaucoup plus

Dommageable pour la société

Et pour la vie sociale et publique.

La conséquence immédiate,

C’est l’obscurantisme de l’individu

Et de toute une partie de la population.

Le maintien dans l’ignorance,  

Dans le mensonge et dans la naïveté.

Une naïveté autrement plus profonde

Et dommageable que celle de l’enfance.

 

***

 

On croit communément que l’amour et le sexe

Sont ce qui différentie l’enfance de l’âge adulte.

C’est faux.

L’amour et le sexe ne sont que la poursuite

Et la continuation des enfantillages. La preuve:

Je n’ai jamais été aussi entreprenant

En ces matières qu’à l’école maternelle.

Merci les porte-manteaux et les manteaux,

La cohue des enfants à la sortie des classes.

Les baisers volés dans le tourbillon des élèves!

Je n’avais pas l’air de la traumatiser.

 

***

 

On pourrait d’ailleurs dire que l’amour

D’une personne du sexe opposé,

D’une personne appartenant à la même espèce,

Constitue la forme la plus élémentaire,

La plus pauvre et la plus intéressée de l’amour.

La forme somme toute la plus enfantine.

Il existe deux autres formes d’amour,  

Autrement plus larges et plus désintéressées.

Plus nobles et plus matures en somme. 

L’amour du prochain au sens large,

Au sens chrétien du terme. 

Et l’amour de la nature

Et de l’ensemble des créatures terrestres.

Je laisse ici de côté l’amour des objets,

L’amour des menus objets du quotidien

Auxquels on est habitué et avec lesquels

On a tissé des liens d’affection,

Par exemple son écharpe de laine,

Comme l’amour de l’art et des œuvres d’art. 

Je laisse aussi de côté l’amour

Tarte à la crème des mots.

Je m’intéresse ici à la nature et au cosmos, 

Et aux seules créatures vivantes et terrestres.

Eros évolue avant tout dans le cosmos.

Cupidon, avec son arc et ses flèches,

N’est qu’un galopin en comparaison.

Il n’est pas forcément aisé de concilier

Ces trois formes différentes d’amour.

De fondre ensemble ces trois vies amoureuses

Différentes en un tout cohérent et harmonieux.

Il se pourrait bien d'ailleurs que cela soit du sport.

Pour aimer réellement son prochain au sens chrétien

Du terme, tous ses prochains, il faut d’ailleurs

Soit être un saint, soit être un idiot.

Je ne crois pas que l’humanité ait beaucoup à gagner à

Aimer les prédateurs, les manipulateurs et les pervers.

Pour le poète sérieux, digne de ce nom,

L’amour du brin d’herbe restera toujours

Plus important que l’amour d’Elsa ou de Gala.

On peut parler poétiquement du brin d’herbe

Ou de l’étoile sans parler de Gala.

On ne pourra pas parler poétiquement de Gala

Sans parler du brin d’herbe ou de l’étoile.

D’ailleurs, s’agissant de cette première forme

D’amour, la plus communément admise,

Ce qui compte d’un point de vue poétique,

Ce n’est pas tant l’amour que le désir.

L’amour du poète est avant tout un amour

Global pour la nature et le cosmos.

Pour toutes les créatures terrestres.

 

***

 

La neige amoureuse de la souche

La neige tient bon sur la base du tronc coupé

Soleil cou coupé, décollation de l’arbre

Le lierre enlace mieux le tronc que la neige

La neige fait voir les aisselles de l’arbre

La neige qui n’a pas fondu ne cesse de franchir

Le ruisseau sur les troncs d’arbres effondrés

 

Galets blancs impeccables, frottés énergiquement

Par le courant maniaque de propreté

Ne voulant rien céder à la lavandière!  

Lingère, que le linge erre à sa guise!

Galets roses de la berge caillouteuse

Se prenant pour les joues des nymphes

 

J’aurais aimé que ces jours de neige durent plus longtemps

Ils paraissent souvent aussi éphémères que la vie elle-même

 

Le rêve médiocre débouche sur la cécité

Le grand rêve sur la lucidité 

Le rêveur médiocre vit dans l’aveuglement

Le grand rêveur dans la lucidité extrême

Dans la clairvoyance ininterrompue

Mais tout cela est peut-être trop beau pour être vrai…

 

La vie du lutin au bord du ruisseau

Infiniment plus grande et plus merveilleuse

Que celle de l’homme au bord du fleuve…

Pauvreté du géant balourd…

Bras ballants au bord de l’océan…

 

Promenade:

Il ne s’agit pas de fatiguer le vieux chien.

Il s’agit seulement qu’il retrouve au retour,

Après l’effort mesuré,

Ses deux tapis avec grand plaisir.

Il convient même qu’il les anticipe avec joie

En pensée vers la toute fin de la promenade.  

 

 

Je ne sais pas si je dois cette modique récolte du jour,

Bien suffisante dans tous les cas, à la source, à la nature,  

Ou bien à la promenade avec le vieux chien.  

Merci aux trois!

 

***

 

Traduction des poèmes.

(Je lis maintenant du Marlowe.)

Il peut arriver que la traduction d’un vers soit si heureuse

Qu’elle dépasse en qualité le vers de la langue d’origine.

Cela n’est pas dû en général au talent du traducteur,

Mais bien au hasard et aux circonstances…  

En fait au génie particulier,

Au vocabulaire et à la syntaxe de la langue de traduction

Plus habiles que ceux de la langue d’origine

Pour exprimer poétiquement

Une idée ou une image précise.   

 

***

 

Victoire de Donald Trump dans l’Iowa.

Vivement qu’en novembre prochain  

Trump soit élu président des Etats-Unis

Pour la troisième fois consécutive…

 

***

 

Le vote par correspondance, le vote électronique,

Le décompte des voix dans des lieux clos et fermés

Faisant partie de villes corrompues par des dizaines d’années

De népotisme, d’errance et de gouvernance du parti unique,

Toujours le parti démocrate en l’occurrence,

Le parti démocrate très mal nommé,

Autant de pratiques qui encouragent, facilitent

Et autorisent les manipulations et la fraude,

Non pas à grande échelle, ce serait trop voyant,  

Mais ciblées là où il faut pour faire pencher la balance  

Du côté démocrate, donc du mauvais côté.

Tous les experts honnêtes et candides

De la fin du vingtième siècle se sont accordés

Pour le dire: le vote par correspondance

Est l’ennemi numéro un de la démocratie.

Evidemment, en ce début de vingt-et-unième siècle,

Leurs avis et conseils ne sont plus audibles…

Ils sont cachés et balayés sous le tapis

Par les médias de masse du système…

Avant d’être religieux,

Le vingt-et-unième siècle est surtout frauduleux…

Que les Français ne se fassent aucune illusion:

Les régimes autoritaires sont rois…

Les fausses démocraties sont reines…

Reines est un bien grand mot…

Elles sont plutôt des princesses, 

Autant dire des danseuses.

 

***

 

Un régime autoritaire

Qui défend l’intérêt national

Vaudra toujours mieux

Qu’une fausse démocratie

Qui ne le défend pas et qui organise

Sciemment l’invasion de son propre territoire

Par des populations étrangères et barbares,  

Hostiles à sa culture et à son mode de vie,

Hostiles à sa civilisation et à la couleur de peau

De la grande majorité de ses membres.

Couleur de peau qui n’a pas vocation à changer. 

 

***

 

Inflation galopante.

Non seulement les prix ont augmenté,

Mais les paquets et les portions ont rétréci,

Et commencent à ressembler férocement 

Aux lieux chers de notre lointaine enfance.

Normal en un sens… puisqu’on est gouvernés

Par des demi-portions.

Le nombre de biscuits n’est d’ailleurs plus

Clairement indiqué en gros sur les paquets.

Il faut une loupe et un détective pour le trouver.

Mais de tout cela, bizarrement, personne ne parle.

Serait-ce un secret d’Etat classé défense?

 

***

 

Connaissance de l’homme (suite)

Et très probablement des animaux.

Le temps s’accélère,

File plus vite à mesure qu’on vieillit,

Et certains lieux, certains espaces, rétrécissent.

Les créatures terrestres ne sont pas totalement

En phase avec l’expansion accélérée de l’univers. 

 

***

 

Crise des agriculteurs.

Il est clair qu’en ce vingt-et-unième siècle

Cadenassé par le droit supranational,

Intéressé, corrompu et pervers,

Le droit national assujetti et glauque,

La propagande médiatique,

Le mensonge qui tourne en boucle

Comme le tube de l’été,

Les mensonges par omission

Façon poinçonneur des lilas,

L’incompétence, le népotisme, la fraude,

L’idiotie échevelée, l’impunité, l’indécence et le sans-gêne,

Il faudra en passer par 1789 (à tout le moins)

Pour changer les choses en profondeur.

Les manifestations pacifiques

Font le jeu du régime et du système.

 

***

 

Nourrir les gens, c’est bien. 

Les nourrir sainement, c’est mieux.

Ne pas saccager la France,

Ne pas détruire ses paysages,

Aimer la nature, respecter la nature,

C’est encore mieux.

           C’est infiniment mieux.          

 

***

 

De la même manière que seuls les grands poètes

Devraient être autorisés à remplir les cervelles des gens,

Seuls les bons paysans amoureux et respectueux de la nature

Devraient être autorisés à remplir leurs estomacs.

 

***

 

Dividendes élevés des actionnaires.

Compression du personnel.

Politique des bas salaires.

Nécessité d’une nourriture à bas coût

Pour éviter la disette, la révolution.

Tout est lié, les amis, tout est lié,

Comme le petit bois mort

Dont on fait les fagots.

Football, rap, séries télé et polars

(Et autres Printemps des poètes…)

Pour détourner et abrutir les esprits.

Tout est minutieusement tordu,

Orchestré, planifié et réfléchi

Par les tenants du système.

Pervers et corrompus.

Tout.

 

***

 

Tel chien, tel maître.

France, pays de roquets

Et de chiens méchants.

De maîtres mal dressés.

De nuisances quotidiennes.

 

***

 

Mise au point fondamentale et indispensable.

La campagne n’appartient ni aux chasseurs,

Ni aux agriculteurs.

Les premiers devront d’ailleurs disparaître.

Elle appartient d’abord à la nature,

Aux rêveurs, aux promeneurs et aux poètes.

Comme toute chose précieuse en ce bas monde,

Elle appartient d’abord aux gens désintéressés.

Aux fidèles et aux purs.

 

***

 

Quand je me promène sur les chemins,

Je ne suis pas précédé par ma renommée ou ma réputation.

Je suis précédé par la beauté et la gentillesse de mon chien.

Ambassadeur plus avenant que son maître.

Merveilleux froid de l’hiver qui donne au vieux chien

Un semblant très convainquant de seconde jeunesse.

Il reprend des couleurs dans la neige immaculée.

Il ne court pas partout, il ne trottine pas, mais il trotte bien.  

Il reprend sa place devant. Son poste d’éclaireur folâtre.

Il ne traîne pas derrière en tirant la langue et l’arrière-train.

Terribles chaleurs de l’été qui le forcent à se traîner,

Qui l’engluent derrière moi et qui cherchent à l’engloutir

Dans un lointain passé que je ne veux pas voir.

 

***

 

On l’aura compris quand même:

Le chien qui trotte est moins gracieux

Que le chien qui gambade ou qui trottine.

 

***

 

Vivre avec un chien et un chat, c’est largement suffisant

Pour être emporté par le fameux tourbillon de la vie

Auquel les hommes accordent en général trop d’importance.

Ce tourbillon n’étant en fait qu’un élément météorologique

Parmi d’autres du phénomène communément appelé la vie.

Tandis que les allers et venues du chat me donnent le tournis,

Font de moi un portier et un liftier de grand hôtel,

Les miennes, quand je m’affaire et fais du rangement,

Ou me transforme en lourdaude fée du logis,

Donnent le tournis à mon vieux chien couché sur le tapis.

Cette petite tornade remplace pour le moment

Dans la maison l’escalier à vis manquant…

 

***

 

Mon petit doigt me dit que le bilan carbone

Des gens possédant une riche vie intérieure

Est meilleur que celui des pauvres gens

Fortunés (friqués) n’en possédant aucune.

Juste une intuition,

Mais mon petit doigt a souvent raison.

Beaucoup de gens qui croient posséder

Une vie intérieure n’en possède en fait aucune.

La vie intérieure n’est pour beaucoup

Qu’un spectre à défaut d’être un rêve.

 

***

 

C’est quand je retravaille un poème

Que je me sens vraiment fée du logis.

Je fais le ménage, il n’y a pas d’autre mot.

Et ce à tous les étages du poème.

J’ouvre les fenêtres, j’aère les pièces.

J’époussette les meubles, je cire les parquets.

J’en viens même à douter de mon sexe.

 

***

 

Parfois, ce que j’écris dans ce journal

De mes pensées se retrouve dans un poème

Exprimé en vers sous forme poétique.

Ceci par exemple: livres d’été et livres d’hiver.

Les petits caractères sont faits pour la belle saison.

L’hiver nécessite des ouvrages à grosse police.

Il en va donc des livres comme des plantes.

Ils interagissent avec la lumière du soleil.

Ils sont très sensibles à la luminosité.

Ils doivent s’adapter aux conditions du ciel.

On retrouve cette idée à la fin de la deuxième

Partie de mon poème L’Epervier de Diane,

Partie consacrée au thème de la chasse.

Ils, ce sont les vers du poème consacré à Diane.

 

***

 

Ils ne craignent pas non plus les antres obscurs

Où vos consciences, la nuit, sombrent…

Le bruit des gouttelettes suintant des murs…

Ils savent d'où ils proviennent: la bouche d'ombre...

Ils sauront y animer vos veillées du soir

Et y prendre la mesure du déversoir…

Si veut bien y entrer un peu de clair de lune

Pour éclairer le visage et l’étonnement

De chacune.

Ils sauront luire d’eux-mêmes incidemment.

Un conseil cependant: les petits caractères

Sont faits pour la belle saison.

La lumière se croit alors destinataire

De tout poème caché sous les frondaisons.

Ne la choque point que le miel sorti des bouches

Des abeilles ne soit plus que pattes de mouche.

Pour ce qui est du long hiver

Moins généreux en lumière propice,

Choisis une édition à très grosse police.

Une édition qui ne rapetisse les vers.

Choisis une police faite pour l’enfance,

Une police d’assurance.

Dévorez-moi ces vers qui sont entre eux d’accord

Et rangez ce poème dans un coffret d’or.

 

***

 

J’y reviens au grand galop.

Je suis vraiment fasciné par la grande complicité

Qui unit la neige, le froid, le gel et mon vieux chien.

Il retrouve vraiment sur les chemins gelés un allant,

Un entrain, un second souffle, une seconde jeunesse.

Le bonhomme hiver est bon et doux avec les siens.

 

***

 

L’un des grands plaisirs du vers régulier,

L’une des grandes jouissances de la rime,

C’est réussir à écrire des vers où il semble vraiment

Que les mots qui riment ensemble ont été créés

Par la langue uniquement pour figurer dans ces vers.

Quand on y parvient (et un même couple de mots

Peut prendre place ainsi dans plusieurs poèmes,

Dans plusieurs vers de cet acabit),

C’est une grande victoire, un réel triomphe poétique.

On connaît le fameux duo arbre et marbre.

On pourrait citer aussi ce trio magique:

Dérisoire, illusoire et provisoire.

Mots dont on sent bien qu’ils appartiennent tous à la belle

Et grande et majestueuse famille du fragile et de l’éphémère.

Laissons ici de côté amusoire, collusoire et infusoire.

 

***

 

Choix du mot juste en poésie.

L’important, le primordial,

C’est la double pertinence du sens et du son.

La pertinence du double sens éventuel d’un mot

Ne constitue qu’un luxe secondaire.

L’important, c’est que le mot,

Grâce à cette double pertinence

Du sens et du son, ne jure

Ni dans le vers, ni dans le poème.

En fait, paradoxalement,

Il faut que le mot se fonde

Parfaitement dans le vers

Au point de devenir quasiment invisible

Comme Pluton se promenant sous son casque. 

Le tape-à-l’œil doit être rangé au vestiaire  

Comme l’arrogance, et cela vaut même,

Je dirais, pour la rime,

Qui est pourtant au vers et au son

Ce que le cul du ver luisant

Peut être au ver et à la lumière.

L’important, c’est de ne pas jurer,

De ne pas déparer.

Mais encore faut-il que naisse sous la plume

Quelque chose qui puisse être déparé!

 

***

 

Exemple d’un mot sciemment usé 

Pour son double sens dans un vers.

Ici, le verbe « combler »,

Un verbe qui se prête assez aisément à cet exercice,

D’autant plus que nous parlons ici des nymphes.

 

Alors elles surgissent!

Elles jaillissent en renfort!

Elles comblent les interstices!

Elles déguerpissent dehors!

 

***

 

Impressionnant le nombre de mots

Du dictionnaire qui sont inutiles pour la poésie!

Allez, jetons-les tous à la poubelle

Puisqu’ils ne servent à rien!

 

***

 

En poésie,

Magistrale superfluité des mots savants.

Danger posé par la connaissance scientifique. 

Par la tentation scientifique.

Les doctes Muses aiment le vocabulaire courant.

Un vocabulaire universel.

 

***

 

J’ai déjà évoqué la pauvreté et le mauvais goût

Du vocabulaire français dans un cas précis,

Celui du verbe « profiter » (et du profit qui va avec),

Lié au monde de l’argent, de la finance et de la rentabilité.

L’injonction « Profite bien » constitue d’ailleurs l’une

Des plus misérables et sinistres injonctions de notre époque.

Les alternatives sont peu nombreuses: on a « jouir »

Dont la forte connotation sexuelle est aussi malheureuse.

Bref, il manque un verbe de bon aloi désintéressé,

Détaché de toute connotation financière ou sexuelle.

Le verbe « goûter » n’a pas tout à fait le même sens.

On peut tout au plus saisir l’occasion,

Mais l’idée de jouissance, de plaisir ou de profit

N’est pas franchement incluse.

On trouve dans la même veine le verbe « intéresser »,

Lui aussi fortement lié au triste monde de la finance.

Mais dans ce cas précis, les choses sont moins dramatiques,

Les alternatives sont plus nombreuses.

Il reste néanmoins pour le moins regrettable

Que les deux verbes phares de notre langue 

Utilisés pour exprimer ces deux idées fondamentales

Nous viennent du monde de l’argent et de la finance. 

Ou y soient fortement ou directement associés.

 

***

 

Voltaire s’amusait à cela, je crois.

Il serait bon que redevienne une pratique courante

De la vie sociale le concours de distique ou de quatrain.

Il s’agirait de créer un distique ou un quatrain

En partant de deux mots qu’on serait obligé

De faire rimer dans le distique ou le quatrain.

Par exemple, au hasard: plaisancier et nuancier.

 

***

 

Regardez passer au large ce plaisancier

Etudiant dans sa cabine le nuancier

Des tempêtes qui l’épargnent depuis des lustres.

Il cherche celle qui le rendra plus illustre.

 

***

 

Je cabotine beaucoup.

J’ai la plaisance d’esprit de beaucoup cabotiner.

Le cabotinage de la pensée me fait penser à la gambade

Du chien gentil et civilisé, trottinant sur les chemins;

C’est pourquoi je la chéris, je l’affectionne tant.

La plaisance d’esprit et la présence d’esprit

Se confondent d’ailleurs fort aisément

Et sont faites l’une pour l’autre.

Cabotinage le long des côtes.

Agréablement vôtre!

 

***

 

On jette d’abord à l’eau ses pensées à grands traits,

Puis on doit ensuite s’expliquer, préciser sa pensée

Dans la cabine du capitaine.

L’expression de la pensée a deux grands ennemis:

Le malentendu fâcheux, évitable, regrettable, 

Et l’interprétation vicieuse, fallacieuse, ou erronée.

Il faut éviter les premiers,

Et ne pas prêter le flanc aux secondes.

C’est de la navigation serrée, au près.

Les écoutes doivent être bien tendues.

 

***

 

Le chien, tant qu’il est avec son maître, tout va bien.

En cela pareil au capitaine avec son navire.

La chose est plus vraie encore quand on a affaire

Au vieux chien et à un vieux loup de mer.

Quand le maître est un bon maître,

Le navire un bon rafiot.

 

***

 

Je ne participe pas au printemps des poètes.

Je participe seulement au long hiver des grands poètes,

Seule manifestation à ma mesure et digne de ma personne.  

Je participe aussi, ce faisant, mais ça, c’est top secret,

Aux longs manteaux de fourrure des nymphes enneigées.

Le printemps des poètes n’est qu’une grossière rustine  

Et la communication qui tourne vaguement autour

Un vulgaire ectoplasme.  

L’existence de l’ectoplasme est désormais

Médiatiquement démontrée.

 

***

 

Pétition contre Sylvain Tesson.

Comment des individus aussi naïfs et immatures

Politiquement, aussi bornés idéologiquement,

Peuvent-ils décemment croire être des poètes?

Comment de tels individus, de tels nabots,

Peuvent-ils croire être assez intelligents

Pour écrire? Pour être des poètes?

Comment peuvent-ils avoir le culot

De publier et de trouver des éditeurs?

Je sais bien que dans la même veine

On a eu par le passé Aragon,

L’aveuglé d’Elsa et de Moscou

Qui ne comprenait rien à la politique,

Mais tout de même,

Cela n’explique pas tout.

 

***

 

En hiver, la truite défraye la chronique

Dans les petits ruisseaux transversaux.

De Gaulle parlait de sa traversée du désert.

Désert de verdure et d’eau fraîche

Où l’on peut croiser Diane avec ses amies

Ou bien Apollon accordant tranquillement sa lyre

Assis sur une souche, à l’ombre d’un chêne. 

Le grand poète ne traverse pas le désert.

Il y vit au grand jour, il y respire l’air pur, 

Il l’habite comme le poumon même de l’univers.

Il y trouve et lui donne sa pleine mesure.

Il traverse seulement un long hiver qui débouche

Sur le printemps comme traverser le printemps

L’obligerait à déboucher sur l’automne.

Les foins dorés, cymbales de l’automne.

Dixit Mallarmé cité par Valéry.

Exit l’été!

 

***

 

Qu’on se le dise:

Le petit radeau du business de l’édition

Sera bientôt avalé par la grande vague de l’Histoire. 

Petits écrivains s’enorgueillissant d’être publiés… 

Que la grande faucheuse passe et soit sans pitié avec eux.

De même que la réalité médiatique et sociale

N’est pas la réalité, n’est que du théâtre,  

Et du mauvais théâtre en plus de cela

Où les rôles sont souvent mal distribués,

La réalité éditoriale parisienne n’est pas la réalité,

Heureusement, de la vie littéraire française.

 

***

 

Ce culte intéressé, débile et puéril du monde de l’édition

Commence d’ailleurs à me fatiguer très, très sérieusement.

Pour ma part, j’ai toujours considéré

Comme une faiblesse d’esprit rédhibitoire

Tout désir d’appartenance à un groupe,

Une coterie, une association ou un réseau.

Seuls Arthur Rimbaud et Soliman le Magnifique

Sont dans le vrai. Ainsi que La Fontaine.

 

***

 

Quand des gens me regardent en face en essayant

De me faire comprendre que les fables de La Fontaine

Sont faites pour les enfants,

Je vois bien dans leurs yeux

Qu’elles sont d’abord faites pour eux.

 

***

 

Vous n’avez pas connu la cinquantaine d’Arthur Rimbaud.

Vous connaîtrez à la place celle de Patrice Barberet.

Celle de Rimbaud ou la mienne,

Cela revient grosso modo au même,

Sauf que je suis plutôt (dans les faits) l’héritier

De Charles d’Orléans et de Jean de La Fontaine!

Et toujours actif! Veinards!

 

***

 

De Gaulle parlait de L’Immonde

Quand il évoquait ce torchon qu’est le journal Le Monde.  

Rimbaud disait que Paris était une blague immonde,

Ce que Tesson (j’en mettrais ma main à couper)

S’est bien gardé de révéler aux auditeurs de France Inter.  

Quand on parle de signataires provenant du monde de la culture,

On fait allusion en fait à un tas d’immondices

Et au monde de la sous-culture et du spectacle.

Au monde des confettis et des paillettes.

 

***

 

La grâce, c’est aussi et surtout la classe.

La grande classe. La très, très grande classe!

Mais attention, les vers où l’on parle de la grâce

Ne sont pas forcément les plus gracieux.

 

***

 

Sylvain Tesson, prince des poètes? Certainement pas.

Le Figaro prend ses désirs pour des réalités.

Les petits gars du Figaro prennent leurs désirs…

Poète des trognes cabossées et cassées, peut-être,

Poète des interstices, à la rigueur, je veux bien.

Mais surtout bon prosateur avant tout

Pour ce que j’ai pu en voir, daigné en voir.  

Donc pas tout à fait condamné à mort, mais

Condamné tout de même, hélas pour lui,

Aux seules fulgurances poétiques.

Eparpillées ici et là à la bonne franquette.

Comme d’autres avant lui: Jaccottet par exemple.

Jaccottet qui ne savait pas écrire des poèmes

Et dont la prose même était trop analytique

Pour pouvoir être de la vraie poésie.

Cas également de la prose épaisse,

Riche et colorée de Marcel Proust.

Céline, lui, fut un vrai grand poète

Dans Le Voyage au bout de la nuit.

Merci la phrase courte imagée explosive!

 

***

 

On n’en sort pas du vers!

On ne sort jamais de l’asticot!

Perrin a bien raison de dire que la vie

N’est qu’une éclipse de mort.

Et la Terre, elle, ne fait jamais

Qu’une ellipse autour du soleil.

Il n’y a pas de mal à vouloir

Rester dans la lune.

 

***

 

Les plus fins d’entre vous l’auront compris:

Je ne suis pas le prince, ni la princesse des poètes.

Je ne suis pas même le roi des poètes.

Je suis le sultan des poètes.

Un peu comme l’était Byron, je crois.

Dommage que Delacroix ne soit plus là

Pour peindre mon portrait en homme oriental.

 

***

 

Le Figaro devrait cesser de passer son temps à

Recueillir religieusement dans un flacon

Tous les pets et propos de Sylvain Tesson.

Quand bien même Tesson a souvent raison.

C’est vrai, contrairement à ses ennemis,

Il ne pète pas de travers… Mais quand même…

Le copinage et l’indécence ont des limites…

 

***

 

J’ai souvent raison moi aussi.

Je dirai les neuf dixièmes du temps.

Proportion logique pour un ovni,

Un véritable nourrisson des Muses.

Je n’ai pas grand mérite à cela:

Je suis un vrai aventurier…  

Je débroussaille à la machette…

Je traverse tous les fourrés…

Je vais au bout de ma pensée…  

Je n’hésite pas à tirer par écrit pour le public    

Toutes les conclusions qui s’imposent,

Celles qui peuvent l’aider à sortir de l’idiotie

Consubstantielle à l’espèce humaine.

Je ne tourne pas autour du pot

Comme le géant autour du volcan!  

Le géant qui craint de passer pour un bébé

Si jamais il s’assied dessus!  

Je défèque allègrement avec précision

Là où il faut et sur qui de droit.

Cela fait d’ailleurs partie de mes devoirs intangibles.

Je suis par ailleurs un vrai poète, un grand poète,

Un homme qui sait réellement écrire des poèmes,

Pas un écrivain voyageur qui fouille les interstices

Et les exploite à des fins littéraires prosaïques  

Comme d’autres fouillent et exploitent leurs bobos…

Leurs petits traumatismes d’enfance ou de genre.

 

***

 

Martine à la plage, Martine à l’école…

Sylvain sur un bateau, Sylvain en motoneige…

Sylvain en Grèce, Sylvain en Sibérie,

Sylvain avec les fées…

Sylvain chez Martine?

 

***

 

Raconter des histoires me barbe

Et la prose tend aussi à m’ennuyer.

Je n’y trouve pas mon compte en terme

De pure satisfaction esthétique et intellectuelle.

Raconter des histoires,

Je n’accepte de le faire que pour mes fables,

Car ce sont des fables écrites en vers, des poèmes,

Car ce sont des histoires courtes à portée sapientiale,  

Des historiettes qui se passent à la campagne,

Car les personnages sont divers et variés

Et, bien sûr, principalement des animaux.

J’ai eu la chance de ne subir aucun traumatisme

Dans mon enfance et dans mon adolescence.

Ce n’est qu’une fois adulte, une fois jeune homme,  

Que j’ai été confronté à des expériences perturbantes

Que je qualifierais de traumatisantes et marquantes.

Cela dit, je n’ai jamais éprouvé la tentation et le besoin  

D’explorer, et encore moins d’exploiter, littérairement

Ces moments sombres de ma vie. Bien au contraire.

Je me refuse catégoriquement à leur accorder une quelconque

Importance, pertinence, valeur, ou réalité littéraire.

Je ne veux plus en entendre parler

Car ils ne parlent déjà que trop en moi.

Le projet romanesque par moi conçu

Aux alentours de ma trentaine,

Fignolé aux alentours de ma quarantaine,

Et jamais réellement mis à exécution

Car supplanté par la poésie et les fables,

Concentre tous ses feux sur ce que je considère

Etre la période la plus belle et envoutante de ma jeunesse,

Mais aussi, assurément, la plus poétique.

D’ailleurs, le tome 4 de mon premier recueil de fables

(Sur la correction et l’achèvement duquel je vais bientôt me pencher),  

Ainsi que les deux recueils suivants projetés,

Situent l’action de la plupart des fables

Dans le même secteur géographique

Que couvre (et recouvre et redécouvrirait)

Cette œuvre romanesque

Vaguement ébauchée et surtout fantôme.

J’ai déjà évoqué dans ce journal et dans le détail

Ce projet d’œuvre romanesque divisée en huit courts romans.

Il n’est donc pas besoin ici que je m’étende là-dessus de nouveau.

Comme je l’ai déjà dit aussi, mon projet poético-littéraire

Mêlant proses diverses et poèmes, et s’inspirant de la manière

De faire de Larbaud, jouira de toutes les façons de la préséance

Par rapport à ce projet romanesque de longue haleine

Que je n’aurai peut-être jamais le temps de mener à bien.

Hélas.

 

***

 

Bref, on l’aura compris:

Je n’ai pas besoin de courir après les fées

Ou de tourner des couteaux dans les plaies

Pour trouver matière à écrire…

Je suis doté d’une réelle puissance créative

Qui puise autant à la source de la fable ancienne

Qu’à la source de mon vécu aimable et radieux.

 

***

 

Cela dit, c’est vrai, je cours après Diane et les nymphes

Dans mon poème L’Epervier de Diane.

Je veux bien en convenir.

Et je ne suis pas près de m’arrêter puisque la version

Longue de ce poème comptera environ 100 000 mots

Et m’obligera ensuite à courir après Artémis.

Je ferai une pause entre les deux déesses

En compagnie d’Apollon et d’Hyacinthe à Sparte.  

Ce sera mon Adonis à moi.

Tout ça, c’est ce qui est prévu.

La version courte de L’Epervier de Diane

Qui sera incluse dans le Tome 3 de mes fables

Compte actuellement 50 000 mots.

Je dois la relire encore une fois.

 

***

 

De même que le héros Hercule

Dut choisir un jour entre le vice et la vertu,

J’ai dû choisir entre les vers et la prose,

Entre la poésie et le roman.

Et aujourd’hui encore, maintenant que le choix

Principal a été effectué il y a quelques années,

Je demeure souvent contraint de choisir,  

De choisir entre les fables et les poèmes,

Mais aussi entre les poèmes et les poèmes.  

Car je porte plusieurs recueils de poèmes en moi

Comme je porte plusieurs recueils de fables.

Certaines grossesses doivent être ralenties et retardées.

Il n’est pas donné à tout le monde de travailler

Aussi vite que Victor Hugo ou Louis Aragon

Qui étaient probablement mieux organisés que moi.

Je ne suis pas certain d’ailleurs qu’il soit très intéressant

Et humainement souhaitable de travailler aussi vite qu’eux.

Pour tout dire, les gens qui pondent à la chaîne me laissent

Assez froid (sinon de marbre!) et ne constituent pas 

Des modèles pour moi. 

J’ai choisi la poésie et les fables car

Il me semble que la prose et le roman demeurent

Des pratiques littéraires un peu vaines

Et dérisoires comparées à la poésie.

Je trouve de manière générale le roman   

Trop centré sur les affaires humaines.

L’homme s’y regarde trop le nombril.

Il me serait impossible d’écrire un roman

Dont l’univers et la prose

Ne seraient pas franchement poétiques. 

 

***

 

Ne pas confondre poème en prose et prose poétique.

Les Illuminations, ce sont des poèmes en prose.

Les Petits poèmes de Paris, c’est de la prose poétique.

Il n’est pas interdit d’aimer et de pratiquer les deux.

 

***

 

Il n’y a de véritable poète que le grand poète

Qui sait écrire des poèmes.  

Des bons poèmes.

Des bons recueils de courts poèmes.

Voire, miracle, d’excellents longs poèmes

De la trempe de L’Odyssée, de L’Enéide  

Ou du Voyage au bout de la nuit.

Je m’en voudrais ici de ne pas citer

Aussi Dante et sa Divine Comédie.

Cervantès et son Don Quichotte.

 

***

 

Il reste donc à Sylvain Tesson

Encore une marche à franchir.

La plus difficile. La plus ardue.

La plus glissante. La plus décisive aussi.

La plus merveilleuse et la plus austère.

La plus haute marche à gravir. 

Celle réservée à une minuscule élite.

Une élite infinitésimalement petite, peu adepte

Des néons blafards, des lumières trompeuses, 

Des spots publicitaires des studios parisiens.  

Sylvain a encore un long chemin à parcourir…

Une haute marche à gravir…

Il va falloir passer par des chemins roses et bleus…

Des sentiers rocailleux violets, rouges et jaunes…

Mais peut-être que sa caverne parisienne

Regorge de cagibis, de trappes, d’angles morts,

D’échelles meunières, de tiroirs, de manuscrits,

De poèmes et de surprises du sous-chef! 

Sait-on jamais!

 

***

 

Printemps des poètes.

Tesson ne s’honore pas à présider

Ce genre de mascarade. Pantalonnade.

Il ne reste plus qu’à attendre et à voir

Si Tesson va s’accrocher à ce ridicule et misérable

Poste de président du printemps des poètes.

Est-ce bien rémunéré? L’histoire ne le dit pas.

 

***

 

Les polémiques sont comme les passions.

Une polémique chasse toujours l’autre… 

Et les polémiques, cela peut rapporter gros…  

Elles font vendre à défaut de franchement détendre…

C’est pourquoi elles défilent comme les modes.

Comme des bataillons de petits soldats de plomb.

Dommage que les mauvais hommes politiques,

Incompétents, nuisibles, pervers et nauséabonds,

Etrangers à l’intérêt national, puant sur les écrans,

Corrompus jusqu’à l’os et pourris jusqu’à la moelle,

Soient plus difficiles à chasser du pouvoir.

 

***

 

Il est quand même dommage que la pensée politique

Naturelle, à peu près mature et vertueuse de notre temps,

Soit défendue sur les plateaux télé par des Tesson, des fils à papa.

J’ai longtemps vécu à la frontière du Tarn-et-Garonne,

Pays de l’aventure douce, limitrophe de la cocagne.

Je veux bien pardonner aux aventuriers d’eau douce

Bien entourés, bien cernés et circonscrits par les caméras.  

Je pardonne beaucoup moins aux fils à papa surmédiatisés,

Bouffant à tous les râteliers (ou presque) d’un système médiatique

Que leur pensée politique devrait obliger à dénoncer.

Ce que Tesson se garde bien de faire afin de ne pas disparaître

Des journaux, des écrans télé, donc des écrans radars,

Donc des cervelles et des mémoires

Grégaires invitées à se ruer en librairie…

Pour financer la prochaine petite expédition…

Il y a là une réelle faillite intellectuelle,

Politique et morale de Sylvain Tesson.

Grand consommateur d’apparitions médiatiques,

De surexposition médiatique porteuse et vendeuse…

Tesson sait être et rester un garçon dans le vent,

D’où son grand amour de la voile, je présume.

Tout ce que j’écris là n’enlève rien à la qualité de ses livres

Et à la sympathie que peut inspirer le bonhomme.

Pour ma part, je préfère le rhum vieux à la vodka…

Je garde les patates pour les omelettes au comté.

La banane pour le banana split.

 

***

 

Il y a les ateliers poétiques et les râteliers médiatiques.

Tesson fréquente surtout les seconds.

Les bateleurs y sont plus nombreux que les bateliers.

 

***

 

Mon pauvre Sylvain, on n’est pas sortis de l’auberge.

Le soutien d’un conscrit et d’un grand poète se paie cash.

Il attente à l’amour-propre plutôt qu’au portefeuille,

Ce qui est une vertu tout bien considéré

Quand on a la chance de posséder une âme forte.

 

***

 

Rectification.

Tesson ne sera pas président du printemps des poètes.

Il n’en sera pas reine non plus.

Il sera juste parrain, comme Don Corleone.

Tonton quoi! Comme François Mitterrand,

Le célèbre curé d’un enterrement à Ornans.

 

***

 

Baudelaire appelé à la rescousse de Tesson

Dans les colonnes (les tambours) du Figaro.

Normal, Baudelaire, comme Tesson,

Etait prosateur bien plus qu’il n’était poète.

Baudelaire, il serait temps que les Français le sachent,

N’a pas écrit plus de trente bons poèmes dans sa vie.

Hasard heureux, chose remarquable et étrange,

C’est aussi le nombre de poèmes écrits par Edgar Poe!

Ceux qui veulent connaître la liste de ces poèmes

Et ne pas mourir idiot, peuvent me contacter.

Je rendrai publique un jour cette liste.

Pas de problème.

 

***

 

Tesson soutenu par Le Maire, Bertrand et Dati.

Que vaut-il mieux?

Mourir ou vivre avec de tels soutiens?

(Je n’ose pas écrire jouir de tels soutiens.)

 

***

 

Mourir.

Ce qui est difficile,

Ce n’est pas quitter la société,

Les hommes, les nabots, les idiots,

La lecture pathétique du Monde ou du Figaro,

Les colonnes du Point ou du Figaro,

Le tourbillon de la vie,

Le petit tas de feuilles mortes

Soulevé par le vent distrait des jours.

Pour toute intelligence bien faite et bien née,

Réelle et supérieure, tout ça,

C’est un véritable jeu d’enfant.

Et même une franche rigolade.

Une partie de plaisir.

Voire même une partouze

Plutôt qu’une parturition.  

Non, ce qui est difficile,

C’est quitter la lumière du soleil

Et l’eau claire et fraîche de la source.

Et ça, les poètes grecs l’ont bien vu.

 

***

 

L’éternité, c’est la mer allée avec le soleil.

L’instant présent, c’est le soleil buvant à la source.

 

***

 

Ce qui compte, ce n’est pas tant l’espèce

Humaine que l’épaisseur humaine.

 

***

 

Humanisme.

Marionnette, gendarme, guignol,

Idiot, nabot, partouzard, innocent,

Acteur, bébé, poète, prosateur, président,

Reine, parrain, tonton, aventurier, bateleur, batelier. 

Consommateur! Danseuse!

Les Humanistes de la Renaissance avaient raison:

L’homme peut être mille et une choses.

Il peut être mille et une choses

Tout en restant un enfant.

 

***

 

Consommateur! Danseuse! Lourdaud!

Nous tenons les trois Grâces de notre temps!

 

***

 

Quand je caresse et tripote le bas ventre de mon chien

Avec mes doigts, il me semble jouer du piano.

L’impression est encore plus franche et plus nette

Quand j’écoute le concerto pour piano de Dvorak.

Vivement que je déménage à Venise ou à Prague.

 

***

 

L’hiver se poursuit.

Il a neigé ce soir sur mon tricot

Des miettes de baguette décongelée.

 

***

 

On sait que chaque matin,

Je remonte la combe avec mon chien

Jusqu’aux deux arbres morts, écorcés vifs,

Mais toujours debout, élégants à souhait,  

Qui se dressent en lisière du bois.

Dix mètres plus haut ont poussé

Huit belles taupinières.

Avec en dessous, je présume,

Dans un long réseau de galeries,

Une belle taupe enrobée de velours

Qui, pareille à Mercure et à Ulysse,

Pareille à Orphée et à Hercule,

Peut se promener librement dans les enfers.

Le fameux royaume des taupes.

La veinarde!

 

***

 

Le chien flaire la taupe.

La bonne odeur de l’enfer.

Aussi puissante et enivrante

Que celle de la truffe.

 

***

 

Pourquoi certains médias de masse

S’acharnent-ils à vouloir que Sylvain Tesson

Soit un poète et le Printemps des poètes

Une manifestation populaire?

Si les participants du Printemps des poètes

Font indéniablement partie du peuple, 

Tout comme les nabots qui gouvernent

La France depuis quarante ans

Et les journalistes parisiens,

Le peuple, lui, en revanche,

Dans son ensemble, a d’autres soucis

Et n’a que faire du Printemps des poètes.

La postérité n’aura d’ailleurs

Que faire de toutes ces broutilles.

 

***

 

Sylvain, fais gaffe,

Il y a de la concurrence (con, cul, rance).

Le journal Libération essaie de promouvoir une poétesse.

Comme tu le sais ou ne le sais pas, la France de ce début

De deuxième millénaire regorge de Sappho en herbe.

De midinettes qui ne veulent pas faire du cinéma.

Le journal Libération en a plein dans sa musette.

Celle-ci s’appelle, tiens-toi bien, Rim Battal.

Elle est nue comme un vers (dixit Libé)

Et elle explore la maternité et la pornographie.

Elle est l’une des voix phares de sa génération

(Ne ris pas bêtement comme un gros réactionnaire).

Elle tient absolument à débiter ses âneries

Au Printemps des poètes que tu vas parrainer

Avec tendresse et amour en mars prochain,

Le mois du dieu de la guéguerre.

Attends-toi au pire ou au rire!

Bonne chance à toi, Sylvain!

 

***

 

Après le soleil,

Quoi de plus rayonnant sur terre

Qu’un poète maudit souriant,

Heureux et joyeux de l’être,

N’écrivant que pour lui-même et les dieux?

 

***

 

Certains disent: le Printemps des poètes

N’a pas besoin de parrain.

Moi, je dis: la poésie n’a pas besoin

Du Printemps des poètes

Et des petits poètes de troisième

Et quatrième ordre (je suis gentil)

Qui participent à ce succédané d’événement.

La France et le monde non plus.

 

***

 

Allez, c’est bon, j’en reste là pour janvier 2024.

L’essentiel a été dit, et comme a dit un jour le grand poète:

Il n’y a guère que l’essentiel pour tenir en respect l’infini.

Soit l’amour, la mort et la poésie.

Pour ce qui est de l’infinie bêtise humaine,

On pourra légitimement en douter.

 

***


01 Nov 2023

Hercule et la richesse

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Le dieu tente de rendre l'homme vertueux.

Le héros écarte ce qui est monstrueux.

Le musicien adoucit les mœurs. Le poète

Est tout miel comme l'abeille du mont Hymette.   

 

Hercule ne recule devant rien.      

Cette croyance est un peu fausse! 

Ce mouvement de recul le rehausse.

C’est vrai aussi parmi les siens.

 

Hercule se défia toujours de la richesse,  

De la cupidité et de l’appât du gain.

Ces trois-là sèment partout la détresse, 

Et confisquent et salopent tout de leurs mains.  

 

Ce qui le captiva chez la reine, en Lydie, 

Ce ne furent pas les richesses du palais. 

Ce furent les petits travaux qu'on expédie, 

Les délices de la pédale et du rouet. 

 

Plutus avait des yeux perçants dans sa jeunesse,

Mais il les perdit à cause de sa richesse.

Elle est fille des œillères ou du hasard. 

Et rend aveugle dans la foulée tôt ou tard.

 

Elle distribue mal quand elle distribue

Ses miettes après avoir commis ses abus.

Elle promeut le séide et le convenu.

Hercule fit savoir tout cela dans les nues.

 

Il fut bien accueilli dans l'Olympe, là-haut!  

Et Hercule montra toute sa bienveillance

En arrivant: il tira quelques révérences.

On félicita la hantise des fléaux!

 

Chaque dieu eut droit à la sienne,

Mais quand vint le tour de Plutus,  

Devant lui, à ce que cela ne tienne, 

Hercule le traita comme un anus:

 

Il détourna les yeux et les narines 

(Ainsi fit-il aussi devant Cacus

Qui osa voler ses génisses palatines)    

Et alla directement embrasser Phébus.

 

Jupiter, étonné, lui demanda la cause

D’un tel mépris. Le nouveau dieu lui répondit

Sans trembler: "Je hais qui trompe et qui appauvrit,

Qui manipule les hommes et corrompt les choses,

 

Qui agit dans l'ombre, complice des voleurs.

Le croiser n’est ni un plaisir, ni un honneur.

Ce Plutus ourdit le plus vilain des spectacles

Terrestres, et de l'âge d'or, il est l'obstacle.

 

Quand on est assez grossier pour tant amasser,

On ne peut être assez fin pour bien dépenser.  

C'est folie que porter ce méchant au pinacle.

Ce Plutus n'a rien à faire dans ce cénacle."


24 Jun 2023

Le renard et la cigale

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A l’intérieur de son dédale

Le renard avait une faim de loup,

Laquelle commençait à le rendre un peu fou.

"Pourquoi ne pas croquer cette cigale?

Mon estomac

Lui fera de ce pas

Une succulente pierre tombale."

Le renard lève le museau, le bout du nez, 

Et utilise un vieux stratagème  

Eculé (qu'il affectionne? qu'il aime?)

Dont il est le maître. (Je suis très étonné

Qu'on puisse encore le croire efficace!

N'est-ce pas prendre pour idiots

Les hommes et les animaux?) 

Est-ce là routine? Est-ce là audace?

Il est vrai que la cigale boit en chantant! 

Elle chante en buvant! Il n'est jamais prudent

De faire deux choses à la fois... en même temps...

La cigale peut réaliser ce prodige

Sans forcer! Sans souffrir en aucune façon! 

Sans que n'en pâtissent le chant ou la boisson...

Sans qu'il soit besoin qu'un effort elle s'inflige! 

"Madame cigale, j’aimerais tant vous voir!

Le chant n'est pas seul à orner votre personne.   

Le ruisseau vous inspire du matin au soir:

Pures et limpides vos ailes qui frissonnent

Et qui désaltèrent les yeux! La gorge en plus! 

Vingt-cinq degrés Celsius font la joie de Phébus! 

Lâchez votre suçoir! Délaissez votre branche!   

Il est temps de récolter couronne et honneurs!

Que vos ailes ma soif étanchent!

Venez me rafraîchir et faire mon bonheur."

Elle n'est pas tombée de la dernière pluie:   

"Toi, en revanche, tu m'ennuies! 

Tu me barbes avec tes flatteries! 

J’ai déjà vu dans une crotte de renard... 

Des élytres! Allez-vous frotter aux busards!

Variez un peu vos stratagèmes!

Attaquez vos semblables; avec eux, 

Livrez-vous à vos tristes jeux. 

Mais bonne fille un peu bohème,

Je veux conclure ce poème

En accédant à la seconde moitié

De votre requête, car j’ai un peu pitié!"

Et, en effet, presque en toute amitié, 

Le renard vit s’envoler du feuillage

Une feuille au parcours un peu volage,  

Une feuille volante au trajet vertical

En hélice, légèrement horizontal:  

Une feuille choisie par la méridionale

Musicienne, où il put lire à côté

De la signature quelque peu crottée  

La belle dédicace torchée par l'été: 

 

"A Maître Renard que j’embrasse,

Ces quelques mots! Si vous avez du goût,

Une fine oreille et, quand il faut, du bagout,

Je possède, moi, une mémoire vivace.   

Le malheur d’une sœur a laissé une trace

Dans mon cœur: je suis savante avant tout.

Votre éloge me laisse de marbre et de glace!

Ce lointain souvenir me fortifie toujours

Et me tient à l'abri de tous vos mauvais tours!"


24 Mar 2023

L'Epervier de Diane (début du poème, version quasi définitive)

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Diane et les Muses

Cérès lia en gerbe les Muses 

Pour empêcher leur fuite dans les bois!

Leur évanouissement dans les forêts qui diffusent

Tes amies, les nymphes... C'est là

Prudence, précaution pure, je crois

(Je parie même que le lien ne se sent pas),  

Mais on ne sait jamais: les Muses

N'ont pas froid aux yeux! 

Leur pardonnent tout les dieux.

Les Muses trouveraient aisément mille excuses

Pour aller grossir le nombre et polir l'éclat

De tes amies, nymphes sensuelles qui refusent

De s'offrir, mais qui batifolent avec toi.   

Ne sont-elles pas des Grâces le fol extra?

Leur dérapage au fond des bois?

La tentation de les rejoindre est bien réelle

Car ces Grâces-là nagent en plus de danser,

N'ont pas besoin pour s'élancer 

D'entendre les chants des neuf immortelles. 

La mélodie des eaux vives, des cascatelles,

Portée par les souffles légers du vent  

Dans les feuillages, elle suffit amplement.

Non seulement elles dansent, oui, elles peuvent,

Elles portent encore moins de vêtements

Que les Grâces! Surtout, faisant peau neuve,

Elles se meuvent lestement pour s'égoutter,

Allant et venant sur la berge

De façon à ce que le soleil les allège.

Il faut de nouvelles grâces quand vient l'été,   

Car le printemps même,

Hélas, défraîchit les siennes

Avant les feux de la Saint-Jean.

Les Grâces ne supportent les chaleurs torrides...  

Elles s'endorment, font la sieste... Ne touchant

Plus terre en été, tes amies, elles, à brides

Abattues, continuent d'aller en chevauchant

Les brises, les zéphyrs, les vents... 

Je l'affirme solennellement et d'emblée,

Et ma voix ne va pas trembler: 

Si les neuf Muses s'engageaient dans cette voie,

Sécheraient bientôt leurs chants a cappella... 

Etalés sur les rochers comme du beau linge...

Elles ne mettraient jamais le holà,    

Fin ou le bémol à cette nouvelle vie: 

Les Muses perdraient le goût et l'envie 

De gazouiller avec les enfants d'Apollon.

Elles ne quitteraient plus, Diane, le salon

Si évanescent de tes compagnes, les nymphes.

Fini les hommages des vierges de l'Hélicon! 

Fini tirades inspirées sous les balcons!

On les verrait en Italie plutôt qu'en Grèce,

Et les poètes n'auraient plus qu'à consoler

Les pauvres Charites plongées dans la détresse.

Le monde serait submergé par le malheur!

La nature, cette merveille auréolée 

De paroles, de chants, de parfums, de couleurs, 

Bondée de symboles, d'animaux et de fleurs,

Au moment même où elle ferait le bonheur

Des neuf Muses, ne serait plus qu'un mausolée

Peuplé de poèmes mort-nés dans la douleur.

Le manque d'inspiration est un ver qui ronge

Son homme. Portant leur croix, leur fil barbelé

Sur le chef, la couronne de fil enroulé,  

Les poètes erreraient seuls et désolés

Dans des élégies à rallonges.

On chercherait en vain dans cette production 

Famélique un vieux fonds de bagatelle,

La trace d'une inhumaine, simple mortelle...  

Le prénom d'une belle aux superbes poumons. 

On en ferait des tonnes sur Muses absentes,

Evaporées, exténuantes

Pour les célestes Charites dans l'affliction.

Que de larmes! Que de mouchoirs! Et que d'éponges!

Les vérités ne seraient pas filles des songes, 

Non, certes (car elles ne le seront jamais:

Aux clairvoyances viennent s'ajouter les faits,

Et quand sont absentes les preuves,

La vérité ne peut déchoir; 

La vérité est juste veuve;  

Elle flotte drapée dans un long habit noir.

Mais ne croyez pas qu'elle pleure, 

S'oublie, se morfond ou se meure:

Elle est vivante et ne fait que pâlir.

Le temps ne pourra que la raffermir),

Mais elles pleureraient la perte des mensonges!  

Je parle de ceux qui, révélés par les vers, 

Expriment la vertu et se montrent diserts.

Etant par leurs couleurs et par leur bonhomie,

Par leur charmante anatomie,

Aux autres mensonges peuplant notre univers

Ce que les Champs-Elysées peuvent être aux enfers!

Je parle de ceux que les neuf Muses allongent

D'eau pure et de clarté! Ils sont des alcools forts

Qui savent reconnaître et amalgamer l'or!

Les vérités (elles font partie de l'hygiène),

Aux mensonges de qualité, ne font pas peur!

Ils aiment les défis, c'est tout à leur honneur!

Ils adorent les vérités, leur oxygène! 

Les dépouillent de leurs graves habits de deuil

Si besoin est, puis ils leur rendent le sourire;  

Valeureux chevaliers servants et joyeux sires

Auxquels ces dames réservent un bon accueil.

Temps béni des tournois, des blasons, des emblèmes, 

Des croisades légitimes et des carêmes,

Des belles vérités parcourues de frissons

Quand un mensonge s'agenouille et dit: Je t'aime!

Ainsi des Muses dont les âmes sont 

Imperméables aux angoisses!  

Ainsi des Muses dont les chants ne froissent,

Dont les mensonges qui ressemblent à du vrai 

Ne collent, ne poissent jamais!

Ainsi des Muses qui ne comptent pas leurs heures

Sous l'Olympe enneigé où brille leur demeure.

Ainsi des Muses dont le principal époux

Est bien le dieu de la vérité en personne: 

Apollon! Grecques ou saxonnes,

Je les aime vierges, doctes et sans tabous.

Je sais bien qu'elles resteront jeunes et souples

Bien que célibataires et jamais en couple.

Vieilles filles et la hantise des tyrans!

Je suis bon prince et tolérant: 

La liberté leur est laissée

De prendre des amants imaginaires qui

Occupent leurs songes et leur pensées; 

Ainsi elles volent, souvent ensemencées. 

Pour ce qui est du monde réel (riquiqui?),

On ne les verra jamais chez moi amoureuses,

Eprises de quelque poète, Orphée ou dieu;

Oublieuses de leurs devoirs et dons précieux.     

Je laisse cela aux mortelles désireuses

De recevoir les confidences des hauts lieux.

Entre toutes ces créatures du beau sexe, 

Il me plaît d'être un intermédiaire avéré,

Une sorte de roseau (parfois très perplexe,

Plutôt accommodant, que jamais rien ne vexe), 

Dans lequel Muses peuvent souffler, délirer. 

On ne les verra jamais chez moi amoureuses,

Blessées, désespérées, inquiètes ou anxieuses,

Toutes foulant les platebandes d'Erato! 

Toutes se détournant des nymphes de facto!

Pour bien chanter la chasseresse Diane, 

Leur faut-il fuguer à neuf dans les bois

Sur ses traces? Doit-on leur emboîter le pas?

Escalader rochers, se balancer aux lianes?

Seul moyen de les conserver auprès de soi, 

Quitte à se mettre minable! En piteux état! 

Ou à quelque brise qui participe,

Quelque souffle d'air inspiré,

Faut-il plutôt que je m'agrippe

Comme si lui seul pouvait ne pas errer?

Si elles sont déjà parties

En forêt sur les traces de Diane, lâchant

Apollon taiseux pour sa sœur introvertie...

Lâchant la musique, sinon le chant,

Pour les nymphes bien assorties,  

Bien joué! Les Muses qui ne savent gésir  

Sont premières à me lire quoi que j'écrive 

Penché sur l'établi ou debout sur la rive.

Tant mieux si pour elles mes désirs   

Sont des ordres ou des requêtes 

Qui deviennent réalité!

En effet, pourquoi ne pas prendre le poète

Au mot? Pourquoi ses ailes et ses volontés

Ne pas faire? Ses intuitions ne pas lester, 

Et ses désirs secrets ne pas concrétiser,

Anticiper? S'en faire une joie, une fête? 

Fini l'échauffement, plus rien ne les arrête:

Je leur cours après (je les talonne?) en sachant

Que les nymphes ne tombent pas toutes rôties

Dans le bec (n'étant ni des oies ni des hosties!) 

Je leur cours après (je les talonne?) en tâchant

De ne pas les perdre de vue!

Elles volent aussi vite que les oiseaux 

Et seront d'ici peu dans vos parages

Pour peu que séduites par des ramages

Vous vous dissipiez au bord d'un ruisseau.

Je veux être le témoin de vos entrevues

Et l'auditeur jamais tari  

De vos conciliabules nourris

D'eau fraîche qui l'enthousiasme soulèvent!

Un parfum enivrant peut entrer dans un rêve! 

Venir remuer dans son sommeil le dormeur!

Muses, vous traversez la forêt! La rumeur 

Du ruisseau doublé d'écume, c'est la parole

Des nymphes doublée de candeur! C'est un lâcher

De barres: devant moi les Muses caracolent! 

Elles font voir ce qu'est un savoir dépêché!

De leur élan je suis désormais entaché

Dans la verte contrée des charmantes ténèbres! 

Dans les forêts trouées comme un tombeau funèbre

Par des flots de lumière en décélération!

Elles savent où accourir, où elles volent... 

Entre mille branches, cette navigation

Doit beaucoup à Hermès et à Eole.

Et sans même y faire attention,

Elles cueillent en vol, au passage, des trilles,

Des roulades, révélations,  

Bouts d'eux-mêmes que les oiseaux distillent.  

La bergeronnette fait signe de ralentir

Avec sa queue! En vain! Je ne vais pas mentir!

Elle trottine sur berge, elle ne sèche

Son poste! Pierres moussues à l'appui!

Un lâcher de nymphes (un nuage de flèches?)  

Les précède, frais émoulu d'une longue nuit

De sommeil à la belle étoile!  

Jamais je n'ai été si réveillé!

Si satisfait d'être aspiré dans une toile!

Ce n'est pas le moment de bégayer!

Les doubler? Par quel sortilège,  

Ma foi, le pourrais-je?

Elles ne composent une valse de fleurs!

Pourtant, il me faudrait en vol doubler le leur:

J'aimerais tant voir leur arrivée opportune

Dans le campement provisoire de fortune!

Dressé à la va-vite en

Deux temps trois mouvements

Par les nymphes aux vingtaines de printemps.

Peut-être un peu moins sous la lune!

Décélérations progressives de chacune!

Eau que oui! Entendre les hourras et les cris

Des nymphes aux anges, louloutes ou souris! 

Ne pas manquer la moindre goutte

De vos échanges sous la voûte

Toutes ouïes des feuillages! Oui, voyons  

Pendus aux branches

Des rayons de soleil, des avalanches

De linge frais, la lumière en haillons!

Cela va et vient dès que l'aurore suggère

Le soleil! Vous ne dormez pas comme des loirs!

Levées et surgies dès l'aube de nulle part

Comme au printemps les primevères,

Vous petit-déjeunez de trois fois rien,

Vous collationnez bel et bien

Les premiers rayons de la soleillée

Qui réveillera Diane encore ensommeillée.

Cachez donc ce reflet! Brisez-moi ce miroir!

Ne me distrayez pas avec des simulacres!

Faites comme si elles descendaient d'un fiacre  

Versant le jour ensoleillé dans un manoir

Naturel fait d'arbres, de buissons, de fougères.

Je veux voir comment Diane va les recevoir...

Si elle pourrait les confisquer à son frère

Apollon (qui admire leur clarté    

Et tempère leur volubilité). 

Beaucoup me croient ailé, rapide, 

Car je suis poète, capable d'enfiler

Sandalettes et autre pensées à mes pieds, 

Mais, dans les faits, seule la volupté me guide, 

Réclamant qu'à l'eau fraîche mon destin soit lié.  

Je me laisse aller, oui, je me laisse délier   

Au fil de l'eau douce qui veut de moi pour maître 

Tant mon âme de l'eau vive aime à se repaître.

Je m'étonne fort de l'absence de gradins.

Je croise déjà en chemin pas mal de hêtres!

Je vole, ne crains pas racines et gadins!  

Je cueille le courant d'air pur qui vient de naître!

Et à défaut de pouvoir les doubler,

C'est déjà bien de ne pas s'encoubler.

Pour l'instant toujours pas d'empreintes

Au bord de l'eau, seulement des épreintes!

Il est bon et succulent d'être devancé

Par des loutres qui les ont vues passer.

Nous savons combien elles sont légères! 

Je ne m'offusque pas du pouvoir détachant

Des nymphes donnant libre cours à leur penchant.

Aucune trace nette sur la roche-mère. 

Je vole avec un sourire qui en dit long!

J'imagine en vol que je suis leur postillon.

Pas du tout un serpent qui mue,

Qui laissera derrière lui

Une sombre forêt touffue

Où il fait souvent déjà nuit!

Et seulement quand viendra l'heure de la pause,

L'heure du bain, l'heure de pantoufler

Dans l'eau claire, l'heure des poses,

Je pourrai à mon tour souffler! 

Eberlué par le spectacle!

Incrusté, monté dans le tabernacle!

Soufflé comme une chandelle par ce miracle: 

Des baigneuses allant, puis revenant dans l'eau! 

Les nymphes, elles font concourir entre elles

Le naturel des poses! Zeuxis et Apelle!

C'est la détente suprême pour le cerveau! 

Pour les soupiraux de l'âme! Les suppléantes 

Des Grâces excellent avec hanches, bassins, 

Faisant naître le désir de peser leurs seins;  

Et ne cèdent rien aux floraisons, suppliantes

De leur côté: le vent grisé par leurs parfums,

Il a tôt fait avec la pluie de faire du vilain

Parmi elles. Pour les nymphes, il se divise,

Pour les nymphes, il se fait brises,

Il se fait zéphyrs lâchant en plus des soupirs;  

Il se fait caressant pour jouir de son emprise,  

Ne se lassant pas de combler tous ses désirs.

L'eau gicle de vous voir tissées

Dans les tapisseries mille fleurs d'Aubusson!

Etrange de ne pas vous voir éclaboussées

Dans les trumeaux mieux faits pour les poissons! 

Je disais: si les neuf Muses étaient serties

Un jour dans la troupe jamais flétrie 

De Diane, dans sa leste société,

Dans le bouquet de ses amies,

Sauf à les suivre là-bas avec volupté,    

Ce serait un désastre pour l'humanité.   

Poètes seraient bientôt privés du feu, damne!

Et sombrerait leur enthousiasme!

Les beautés cachées de ces dames,

Leur concours, relèveraient du fantasme!

De la gageure, du vœu pieux!

Autant que la vision de Diane

Enlevant sa tunique sous nos yeux 

Et la tendant à une domestique. Diane

D'abord, plaisir ensuite, et le travail aux ânes!

Le proverbe espagnol y gagne...

Les poètes se retrouveraient orphelins!

Je me vois très mal bâillant aux corneilles

Ou accroc au goulot de la bouteille! 

Qu'on ne s'y trompe pas: le vin

N'est qu'une béquille à côté de leur présence.

Quand les Muses sont là, l'ivresse récompense   

Le poète, et le pauvre Bacchus est marri.

Je ne tiens qu'à leurs façons vives et alertes;  

Ce sont elles qui doivent forger mes écrits.

De leurs écarts, je crains la perte.

On a beau affirmer que Bacchus et Vénus

Viennent en aide à ceux que les Muses désertent

Et plongent alors dans l'Orcus,  

Je tiens à rester pour elles une desserte,

Un lieu où l'on s'invite et où on atterrit.

Par quoi remplacer les ruchers de leurs esprits?

Les beautés intérieures de ces gentes dames?

Oui, ce serait un véritable psychodrame, 

Muses noyées dans une corbeille de fleurs...  

De nymphes miroitant au soleil, dévouées

Au culte de Diane! Comment ainsi fourrées,

Enamourées, tenir le rôle du souffleur?

Certes, bien sûr, la ficelle, la ligature

De Cérès tiendrait bon sous les abris,  

Nullement grignotée, rongée par des souris,

Et ne seraient pas à craindre des courbatures,

Muses partant en poussières ou vieux débris...

Eparpillés dans la nature...

Cela dit, ce n'est pas là une conjecture,

Ce serait la fin des jeux et des ris,

Des mots dansants créant eux-mêmes la musique,

La fin des vers énergiques, euphoriques,   

La fin des longs poèmes soutenus

Et l'agonie de l'inspiration poétique.

Le poète traînerait seul, errerait nu,  

Dans un désert stratosphérique.

Tout projet poétique serait farfelu!

Les Muses ne prêteraient plus

Attention à leurs nourrissons, ne seraient plus

Sensibles à leurs vers, aux pouvoirs magnétiques

Des images! Des enchaînements et fondus!

Aux brusques écarts du papillon éperdu!

Bientôt, elles ne les connaîtraient plus ni d'Eve

Ni d'Adam. Leurs bontés et services rendus

S'évanouiraient de leurs mémoires comme un rêve.

Ô paradis pour la seconde fois perdu!

Je disais: si les neuf Muses étaient serties

Un jour dans la troupe jamais flétrie 

De Diane, sa leste et gracieuse société,

Dans le calice des rocs de l'humidité,

Dans la corolle de ses meilleures amies, 

Telles des étamines à la vérité

Puisqu'elles sont neuf et savent émettre, 

Le poète solitaire ne pouvant être

Que le pistil à leurs côtés,

Les nymphes useraient de tous leurs sortilèges: 

Les neuf Muses resteraient fourrées au milieu

Des nymphes formant leur corolle et un manège!

Les enveloppes du périanthe en ces lieux...

Un cortège quand Diane sur le péristyle...

Dès que pétales s'envolent et s'éparpillent

Au vent, Diane aimant souffler sur

Les petites lunes, sur 

Les aigrettes des fleurs! Sur les aigrettes

Des pissenlits de son frère! Sur les grisettes!

C'est au bord de l'azur

Que le petit oiseau sautille...

Inspectant silencieux, sans une trille,

Le bassin déserté, bleuté, où eurent lieu... 

Les baignades sources de cris joyeux! 

Les baignades qui émoustillent

Les oiseaux qui écarquillent les cieux... 

Les monts sont très soucieux, les montagnes inquiètes,

Quand Diane en un lieu trop longtemps s'arrête...

Je n'ose imaginer Diane fermant les yeux,

Cautionnant un séjour prolongé des neuf Muses

Loin des trois monts sacrés où l'on peut les trouver. 

Car si mon imagination ne s'y refuse

Pas, ma raison voit mal le Parnasse sevré...

Mais sait-on jamais car Diane trouve son frère

Efféminé quand il joue de la lyre au pied

Du mont Pélion ou ailleurs, parfois en galère,

Pour son plaisir ou pour expier. 

Ou bien quand il accompagne avec sa chorale

Sa lyre transie et inspirée, et que le chant

Des Muses monte, se prenant

Pour une vapeur et une senteur florales.

Apollon serait forcé d'aller réclamer

Les Muses à Diane avec un brin de causette...

Un argument de sa musette...

Et serait peut-être hué plutôt qu'acclamé.

Bien que toujours déliées et magnifiquement

Libres en apparence, elles seraient préfixes

Des nymphes au début, mais le temps s'écoulant,

Les jours passant, elles deviendraient leurs suffixes... 

Toujours à la traîne, de moins en moins prolixes...  

Les Muses ignoreraient tout, ne sauraient rien

Des malheureux poèmes en train de s'écrire!

Des strophes inachevées souffrant le martyre!

Clopinant ici et là tels des batraciens!

N'opérerait plus le charme des entretiens

Passés, périlleux à enfreindre

Pour le poète, délicieusement païens.

Leur lointain souvenir finirait par s'éteindre

Dans leur mémoire et leur esprit!

Voilà où mènent les baignades et les cris!

Ô éclaboussures! Comment alors dépeindre?

Comment agencer harmonieux, composer bien? 

Je ne sais trop! Je crois en effet que le pire

Serait la rupture de cet antique lien.

Au lieu de vagabonder avec le sourire,

Poètes erreraient vides, désaffectés.

Les lèvres des poètes resteraient bredouilles!

On n'entendrait plus que des bides qui gargouillent!

Leurs yeux enflés, exorbités!

La poésie serait anéantie

Au beau milieu des beaux jours de l'été!

Je n'accepterai sur ce point de repartie:

Le monde serait plongé dans un désarroi

Profond, extrême, immense, sans frontières.

Muses ne quitteraient plus torrents et rivières, 

Subjuguées par leurs rivales: leurs reliquats? 

Ne sont-elles pas des Grâces le fol extra?

Le pendant aquatique frappé d'amnésie?

Imiter vaguement le Léthé ou l'éther,   

Telle est souvent leur fantaisie

Dans l'épaisseur de ces déserts!  

Ici tombent les pétales, s'écoule l'onde

Dont est amouraché le petit courant d'air...

S'écoulent aussi sans obstacle les secondes...

Comment ne pas désirer voir du temps réel

Les cascades, les tourbillons, les frénésies?

Les bassins où il s'étalerait sous le ciel, 

Ferait montre de sentiment, de courtoisie!

On voit défiler les dépouilles des instants,

Celles qui useraient les dieux si l'ambroisie

Et le nectar, puissants comme la poésie, 

Ne maintenaient en leurs cellules le printemps...

Pour les nymphes aussi, dans la flache automnale

Où la belle mire sa plastique boréale,  

Rien ne change! Toujours de la fuite du temps  

On parle, mais personne jamais ne s'avise 

De donner un nom ou visage au poursuivant 

Qui le harcèle... hargneux, affreux, méchant.

La course des eaux symbolise

Le passage du temps, mais aussi la cerise...  

Sous le temple ou le château! Quelle frise!

Je ne ressens nulle angoisse ou pression

Devant des eaux claires heureuses, adoptées

Par les yeux! Et si l'eau fraîche était pilotée

Par les Muses et non par la dissolution  

Des jeunes filles? J'y vois les bonds des bichettes 

Quand l'eau s'oxygène, la flânerie du cerf

Et des biches quand elle serpente, nous sert

Un long silence qu'au loin une chute guette. 

Le temps, se pourrait-il qu'un vil cocher le fouette

Jusqu'au sang? Qui donc veut sa mort?

Qui veut donc abréger son sort?

S'il y a bien fuite, s'il y a filature, 

Le temps doit être un cerf dix cors

Poursuivi par quelque sauvage créature! 

Cela ne fait pas un pli:

Une fois les Muses dans le giron de Diane, 

Les nymphes n'auraient pas besoin de lianes...

Aurait cours dans les bois un curieux hallali!

Voyez ces nymphes s'acharnant comme des chiennes

Contre le génie et la science des musiciennes  

Avec des baignades, des nages dans un lit!

En exposant leurs poitrines et leurs derrières! 

En contrefaisant les Grâces dans les clairières!

En dégageant de doux parfums avec leurs bras! 

En infusant et cetera...

Voyez ces belles créatures névralgiques

Assises avec bassins, pertes et fracas,

Anches de bombardes et hachis de hautbois,

Sur partitions et poèmes, sur l'almanach!

Voyez comment pâlissent Muses cathartiques...

Entendez comment pâtissent leurs voix...

Voilà leur recette pour briser les carrières!

Pour scotcher les hommes éclairés dans les bois!

Muses ne pourraient plus revenir en arrière

Sur les plateaux, sous les sommets, glaçant effroi

Pour les dieux mêmes de l'Olympe!

Fini les répétitions qui laissent baba,

Les chants s'élevant agréablement d'en bas

Comme parfums aimant la grimpe. 

Fini les gracieusetés du mont Hélicon

Dont la Béotie est farcie!

Bonjour sécheresse, ténèbres du flacon!

Fini Zeus exalté faisant des facéties!

Fini Zeus se métamorphosant en flocons!

Les Muses ébahies par les travaux d'aiguille

Des monts alpins! Roulades! Trilles!

Il ne resterait plus là-haut que les frimas!  

Le tonnerre et les éclairs! Et le silence!

Et la lyre d'Apollon vaincue par le froid

N'arrivant plus à dégeler ses doigts.

Seule la vue sur l'Egée ferait diligence

Par temps clair pour atténuer l'effroi.  

Le spleen pèserait sur l'Olympe!

Fini les chants, les brouillards dissipés

Par les neuf voix, les nuages émancipés! 

Fini les éclaircies et les robes à guimpe

De Malines! Les Muses seraient à la fois

Entraînées, asservies, subjuguées et ravies

Par des rivales plutôt que par des amies!

Les nymphes sont moins réelles que l'au-delà...

Mais sont habituées à ce qu'on les dévie...

Les nymphes sont des créatures amphibies...

Se coulent, s'immiscent dans les vides médians... 

Les nymphes ne dépérissent dans l'air ambiant...

Les nymphes sont faites aux immersions drastiques, 

Aux boulimies de bains et de récréations.

Pas les Muses, déesses de l'éducation...

Et maîtresses de l'inspiration poétique...

Muses ne se regarderaient pas le nombril,

Mais leurs voix perdraient peu à peu leur tessiture... 

S'amuser les ailes mouillées, c'est grand péril...

Pour les grands poètes, gardiens de la culture, 

Il n'y aurait plus de déesse au bout du fil...

La ligne serait brouillée par de la friture...

Et c'est vrai que par les temps qui courent, l'exil

Volontaire de la Muse dans la nature,  

Belle mosaïque de déserts, de hauts lieux

De plaisance se dévorant des eaux, des yeux,

Peut s'avérer fort légitime, une embrasure... 

Une solution idéale à leur mesure. 

Phébus en personne ne crache pas sur un 

Abri sommaire rafraîchi par des embruns,

Ceux s'en venant d'une cascade toute proche...

Embruns que le tumulte soulève, décoche,  

Idéales personnifications d'aucuns!

Dans ces beaux déserts se touchant les uns les autres,

Se frôlant, s'interpénétrant avec de l'eau, 

Souffles d'air, feuilles, chants d'oiseaux,  

Sont cachés les abris-sous-roches où se vautrent

Les nymphes pour échanger des riens essentiels,

Follement reposants! Souvent confidentiels! 

Elles s'y retirent à deux ou trois, confiantes 

Et confites par le miel du soleil, pendant

Que les autres font penser à des fruits fondant

Aimablement dans la bouche consentante...

Du bassin où elles se baignent en secret,

Bassin doté de papilles et d'un palais. 

Ô rochers évidés aux formes alléchantes,

Ne cesserait plus ici-bas leur dilection

Pour cette envoûtante récréation!

Ô retraite innocente et sympathique!

La récré tournerait au congé sabbatique!

Muses seraient fondues dans le milieu

Naturel, moins dissolues dans ces lieux

De plaisance se dévorant le jour des yeux

Que dissoutes à leur tour dans la flotte...

Ophélie rince le gosier des grottes...

Et au printemps, au bord des torrents fous,    

Des torrents foudroyants, en périphérie,

Le poète tomberait sur leurs exuvies

Traînant sur des pierres ou des cailloux...

Drôles d'enveloppes! Ô sèches panoplies

Placées hors de portée des torrents écumants,

Hors de portée de l'écume pendue aux lèvres

Des rochers! Tant il est vrai que c'est un aimant

Pour les yeux le fracas que la gorge soulève!  

Exuvies de chants devenus chantonnements

Désinvoltes... Exuvies de marmonnements

Devenus profonds silences moussus ensuite?  

Qui voudrait voir les Muses à cela réduites?

Peut-on ainsi se ressourcer?

Rajeunir de quelques semaines?

Les neuf Muses, vieillissent-elles?

Ne vont-elles pas plaintes choses y laisser

Si par le bout du nez les nymphes les promènent?

Les mènent en bateau à bord de leurs frêles... 

Coquilles de noix jusqu'au bout... 

Elles s'amusent d'un rien dans ces solitudes...

Cela fait partie de leurs aptitudes...

Nymphes, ne prenez vos jambes à votre cou

Si le poète apparaît devant vous 

Pour arracher les neuf Muses à votre troupe!

Réduire, affiner la taille de votre groupe!

Je ne tiens pas à cravacher, 

Lacérer vos superbes croupes,  

Mais il pourrait néanmoins se fâcher

Comme le cerf désavouant votre conduite,

Riant aux larmes de la perte du sérail, 

Mais énervé par la défection du harpail,

La désertion du harem! Bombant le poitrail!

Médusant les biches que vous auriez séduites!

Captivées, capturées, emportées avec vous!

Puis attachées à votre suite!

Pourquoi? Question fastoche comme tout!

Afin que la troupe de Diane fût plus large

Encore, plus légère, là-haut dans les marges

Où seuls les poètes viennent vous embêter!

Vous froncez les sourcils: " – Non! – Zut, encore un barde!

– C'est fou comme ils sont entêtés!

– Comme si Diane était d'amour une soiffarde!

– Pourquoi donc quitter vos mansardes?  

Nous n'avons pas besoin de vous pour exister!

Pour Diane, vous n'êtes rien! Que de la moutarde

Lui montant au nez lorsque vous chantez!  

– Il veut monter autour de nous la garde!

– Il veut être son amoureux et son amant!

– Non! – Si! – Pourquoi pas son calmant?

– Son antidépresseur! – En tout cas, ce poète,

S'il était son homme, ne serait pas cocu! 

– Oui, aucun doute là-dessus!

Nous savons bien que jamais l'arbalète

Ne connaîtra la pression de ses mains!

Diane reste fidèle à son arc et ne tolère

Aucune intruse parmi les flèches amères 

Décochées en un tournemain!

– Quelle audace! Quel culot! Quelle hardiesse!  

– Elle va le mettre en pièces!

– Ecoutez ça! Il veut devenir son époux

Et que nous devenions ses concubines!

– Soit ce barde est ivre, soit ce poète est fou!

– Il nous préfère à Colombine! 

– Je crois bien qu'on aura tout vu!

– Moi, il me plaît, j'aimerais bien le voir tout nu!

– Il écrit des fables et dit aimer Horace! 

– Comment faire pour qu'il trouve grâce

Aux yeux de la nièce de Neptune? C'est là,

Je crois, la seule vraie question! Minute

Les filles avant d'aller informer Diana!  

Je suis d'avis qu'on en discute.

Si Diane nous force à noyer Cupidon,

Peut-être pourra-t-il le ramener à la vie

Avec un poème ou de quelque autre façon.

Evitons-lui d'inutiles péripéties.

– La télépathie provoque ces excursions;

Elle est le véhicule de l'inspiration! 

Les Muses pensent trop à Diane!"

Qu'à vos lèvres, je reste suspendu!

Nymphes, vous n'avez encore rien entendu!

Oui, avec Diane, évitons tout malentendu 

Et vous êtes mon fil d'Ariane  

Pour remonter jusqu'à son arc et son carquois

Quand les neuf Muses me sèment au fond des bois.

Mon fil d'Ariane, voire une volée de flèches

Sensibles qui vendent malgré elles la mèche!

Mon fil d'Ariane car remonter vers le bassin

Où vous nagez, c'est remonter vers la lumière!

Où joyeusement vous réchauffe l'atmosphère!

Rasades d'eau fraîche blanchissant à dessein

La verdure, barbouillant la sombre nature,

N'aimant rien tant que les ruptures

De pente, j'aime voir vos braves: tous ces rocs 

Blanchis par l'écume, rocs encaissant le choc!  

Eclaboussés! Stoïques! Les trouées

Où cascade et lumière sont comme fourrées

Ensemble, acoquinées comme deux tourtereaux.

Comment ne pas aspirer à voir vos fourreaux?

– Eh Monsieur, si vous continuez en ces termes,

Nous ne pourrons rien faire pour vous, j'en ai peur!

Vous hérisserez le poil de son épiderme,  

Et, à nous, vous ne donnerez que des vapeurs!

Gardez ce type d'aparté pour vos lecteurs!

Conseil d'une amie qui vous veut du bien et même

Du plaisir jusqu'à un certain point. N'inférez

Pas pour autant qu'il se pourrait que je vous aime.

Il ne faut point ces choses-là trop espérer."

J'ai beau leur dire que si elles me rejettent, 

Elles feront de moi un poète maudit,

Elles sourient, tremblent, insistent, se répètent!

Me répondent qu'une chevrette

Me consolera bientôt en leur paradis.

Je souris à mon tour, ma crainte se lézarde.  

Me vouer aux chevrettes n'est pas me vouer

Aux gémonies! Je ne suis pas loin d'approuver!

Je les préviens que siciliennes ou lombardes,

Je n'abjurerai pas les chutes de Moreau! 

Des eaux tropicales, secrètes, qui dévissent   

Dans les forêts, s'enlisent dans les précipices! 

Jamais lasses de reproduire le carreau

Sur place! Mais d'une légèreté extrême 

Soulevant des embruns quand même!

C'est démentiel ridiculiser l'oasis!

Vous courez sur les brisées du vent, l'air gratis

Vous soulève. Pour sertir pareilles gemmes

Volantes dans une source, chaud devant, 

Il faudrait un Vulcain, un divin artisan,

Un forgeron qui ne marque au fer les ventres!  

Un orfèvre rompu aux fugues du couvent!

En attendant les Muses volent, calées entre

La chasseresse et moi-même. Soleil levant,   

Bien aller, bien voler, ne laisse pas de trace...

De cela, je suis le témoin...

Pour ne pas les laisser filer devant, trop loin,

Je dois rafler ma peau, écorcher ma carcasse!  

Ne pas trop rêve ailé! Et demeurer tenace!

Je dois traverser des fourrés et des buissons

Sans ralentir, je dois nager comme un poisson

Dans l'eau, et ne pas être lâché par la grâce:

Les envolées des Muses et de leur esprit    

Essayant d'imiter les mouvements des Grâces...

Printanières! C'est là un vœu pieux, un pari!

Allez, je me retrousse les manches

En plein vol au milieu des branches!

Je veux bien accepter ma pauvre condition!

Je suis leur nourrisson, pas leur progéniture!

Je ne puis résister à mon inclination

Si vraiment leur intention est dans la nature

De rattraper Diane et ses amies: la fraîcheur 

Qui peut être cueillie à l'aube  

Dans l'eau claire après la daube

De la nuit noire! Astres loucheurs,

Vivement les vasques qui réveillonnent!

Les Muses filent, m'aiguillonnent;

Je les vois tout là-bas bien qu'étant distancé. 

J'essaie de prier à fond la caisse lancé.  

Continuer à croire qu'on est leur marmaille, 

Même empêtré dans un hallier!

Ne les perdre de vue, le défi est de taille...

J'ai beau leur dire, leur crier 

Que je ne suis pas rochassier...

Elles m'ont toujours à leurs trousses,

Les Muses! Comme si ayant la frousse,

Elles misaient tout sur Diane pour les sauver! 

Et comptaient sur les nymphes pour les enlever!

Pour débarbouiller leurs frimousses!

Cela commence à faire un bail 

Qu'elles ne ralentissent leur vol d'un poil!

On dirait que mon myocarde joue de la basse!

Les Muses veulent que je le muscle! Tant mieux!

Les désappointements me laisseront de glace!

Les déconvenues ne me rendront point furieux!

Ne pas contourner les broussailles

Restant souvent accrochées à mes basques, c'est 

Le prix à payer pour ne pas être semé!

Un jour, peut-être, des nymphes qui s'encanaillent

Arracheront à mon habit quelques lambeaux!

Ô nymphes, ne croyez pas que je me défroque!

Forcé que je débarque devant vous en loques

Si les Muses ne m'apportent sur un plateau  

Et ne me déposent au pied de la cascade!

Celle choisie par Diane au cœur de la rasade!

Disons sur le coup de dix heures du matin

Quand le soleil fixe, rehausse votre teint  

Et Diane pressée de quitter le voisinage.

Je n'aime rien tant que le naïf babillage

D'une source dans laquelle vous vous baignez,

Reproduite à intervalles irréguliers

Le long d'un parcours escarpé.   

Je n'aime rien tant qu'un badinage léger.

Pour faire ta toilette, Diane, des trois Grâces

Et de tes suivantes, aisément tu te passes...    

En cela tu es différente de Vénus

Dont tu ne partages les us.

Pour la toilette du matin, la solitude

Fait partie de tes habitudes...

Tu ne te mêles à aucun assortiment

De nymphes, tu rejettes leur sollicitude.

En ces déserts où le temps passe lentement,

S'arrête, semble reprendre son souffle,

Profiter de l'inspiration des gouffres

Après avoir semé un triste prédateur,   

Faire soi-même les choses

Lui redonne de la vigueur... 

Une servante t'indispose...

Je le sais car une nymphe me l'a confié

Tout à l'heure. Si tu ne me crois pas, Diane,  

Auprès d'elle va vérifier!

Je n'ai rien vu qui vaille que tu me condamnes! 

Je ne t'ai jamais vue à la toilette du

Matin, je sais bien que c'est défendu.

Si ne vous conviennent ce plan et cet horaire,

Eh bien, ne changeons pas notre façon de faire!

Nymphes, déroulez un tapis d'eau claire

Le long des marches d'un vague escalier: 

Je ne crains pas les railleries de l'avant-garde!

Nymphes qui se moquent, propos désobligeants!

Je me métamorphose lorsqu'on me brocarde!

Je peux devenir le cerf en quelques instants!  

En fait en moins de temps

Qu'il ne m'en faut pour reprendre mon souffle!

Huit cors font l'affaire! Mais à une mistoufle

Près vous n'êtes pas! Vous désignez ma moitié:  

Quand je parle biches, vous répondez chevrette! 

Vous ne faites pas de quartier!

Vous êtes sans pitié pour le poète

Dont les Muses font du moins un preste écureuil!

Vous faites de lui un chevreuil!

Dois-je dire un cerf d'opérette?

Ne vous est pas étrangère la cruauté

Des inhumaines faisant serment d'amitié!  

Riez plutôt des grands bois que j'ai sur la tête! 

Synonymes de jour de fête.

Oui, nymphes, charriez les hommes à défaut

De vous offrir à eux comme lestes cadeaux

Tombés du ciel! Cueillez dans ces bois un poète!  

Si jamais le poète surgit devant vous,

Ne faites pas de lui un déchet que la lymphe

Entraînerait je ne sais où loin des nymphes! 

Devenez bocagères même au fond d'un trou!

Faites-lui bon accueil, ne soyez pas ineptes!

Peut-être est-il curieux d'entendre vos préceptes!

Il est parfois ivre, mais souvent sans le sou!

Votre bassin est pour lui une coupe! 

Il vous mate au bain

Car votre vue coupe la faim!

Parfois, le poète bourré hâte sa fin

En avalant un verre d'eau glacée! Une loupe

Puisée dans l'eau glaciale que vous animez!

Le nôtre, il échouera à vos pieds désarmé!

Il rappliquera en loques et sans ramures

Sur la tête, essoufflé, une plume à la main! 

Riche seulement de ses égratignures!

Lâchant ici et là comme unique refrain

Une imitation délicate des murmures... 

Entendus, appris en chemin...

Une seule plume à la main!

Tant celui qui vous court après

Y laisse forcément des plumes...

Avant même d'atteindre vos filets

Où parfois le vent vous résume.

Une plume n'ayant rien oublié au fond

Du temps béni où elle était simple rémige

D'un oiseau avec lequel le ciel se confond,

Ainsi que l'art et la gravitation l'exigent.

Magie de la langue française et sex-appeal

De la nymphe piémontaise ou calabraise, 

La troisième personne du singulier "il"

Me fait voler trois fois plus vite, n'en déplaise!   

Sera devant vous avant moi ce volatil!  

Je ne sais lequel de nous deux le plus civil...  

Si jamais, bien que déférent et fleuve,

Il vous effraie et vous fait peur,

Apprenez que vous êtes celles qui l'émeuvent, 

Gourmandez-vous de vos frayeurs!

Ne le croyez pas s'il dit avoir mieux à faire

Avec les Muses que peindre vos bains, parfaire

Vos baignades et vos portraits! 

Et leur plus douce et sauvage escapade!

Pardonnez ce triste et artificieux couplet  

Faisant songer à une rivière malade

Nécessitant qu'un dieu se tienne à son chevet.

Il ne dit pas ça pour blesser ou par bravade

Mais afin de ne pas être rayé d'un trait!

Rassurez-le comme feraient les neuf Muses!

Ajoutez votre candeur à leur science infuse!

Greffez-le dans un monde dépourvu de ruse

Et de machination, mais aussi de faux plats. 

Commettez la plus bénigne des imprudences,  

Emportez-le toujours où bon vous semblera.

Voyez en lui l'envoyé de la providence.

Laissez-le composer et se mettre au travail

Devant vous; déballer son léger attirail! 

Il se pourrait que la fraîcheur du poème

Fasse ondoyer le cocasse et le suprême

Au cœur du plaisant étalage des griefs;

Et révélât à vous autres, soit à vous-mêmes, 

Vous concernant au premier chef,

Maints détails ravissants et maintes anecdotes

(De vos aventures croustillantes les reliefs). 

Il chantera certes inspiré par les doctes

Sœurs! Mais en vous célébrant Diane! Bref, 

Il fera tout pour vous plaire!

Il se pliera en quatre pour vous satisfaire.

Son ambition sera surtout de faire

En sorte que le remords puisse entrer 

Dans ces dames, puisse les pénétrer

Sans forcer, en accrochant devant elles

Des tableaux trop légers, des brocatelles, 

Des rochers moussus cramoisis.

En sculptant des portraits réalistes saisis

Sur le vif, en gravant des rires de donzelles,  

En sculptant mille bouillons de dentelles!

En sifflant des Muses se plaisant trop à les

Enfiler! Rien de tel qu'un remords pour lester

Ces frangines devenues trop légères! 

Simples baigneuses et lingères!

Il s'agit bien dans le doute de les jeter!

Il s'agit de faire miroiter devant elles

Un feu céleste noyé par des jouvencelles.

Il s'agit surtout de les faire mijoter

En des lieux où chaque jour mille insectes

Sont emportés par le courant qui vous délecte. 

Au point de leur insuffler le spleen? Non!

Qu'au bout d'une petite heure, sans faute, 

Tout à coup les Muses sursautent!

Se réveillent avec de la sueur au front!

Peut-être des palpitations!

Calliope dirait cette chose énorme à ses

Sœurs: "Comme la plupart des mortels qui ne lisent

Des mots qui dansent et des bons vers cadencés,  

Qui parfois s'en vantent, affichant leur bêtise,

Eveillées nous dormions!

En cela différentes d'Endymion!   

Bientôt de ces forêts nous serons nostalgiques.

Vivre avec Diane et ses compagnes précipite

Dans un rêve si doux, si troublant, si puissant, 

Les rêves que Morphée fabrique

Paraissent à côté des néophytes,

Des amateurs, des innocents."

Mais après tant de jours et de semaines

Passés dans la volupté de votre giron,

Parmi Diane et ses amies qui se baignent,

Pourra-t-il encore faire la distinction

Entre vous et les déesses de l'Hélicon?

Des Nymphes et des Muses l'imbrication,

Ne sera-t-elle point complète?

Pour la Muse, la nageuse, est-elle un insert?

Poupées russes les charmantes retraites

Que l'on peut découvrir dans les déserts!

Là où vos membres s'enchevêtrent,

Auront-elles encore leurs habits?

Sauront-elles se reconnaître?

Et défendre leur absence et leur alibi?

Rien n'est moins sûr si demain être vos sosies

Enchante les déesses de la poésie!

Se délester d'un grand savoir

Comporte des charmes et des attraits, peut rendre

Plus léger. Qu'on lui dise adieu ou au revoir,

La tentation peut se concevoir et comprendre.

L'important au bord de l'eau comme dans le ciel?

Rester détentrices du savoir essentiel! 

Si Muses peuvent devenir un temps suivantes

De Diane, et devenir des nymphes les servantes

Par jeu, tout cela dans bois et forêts,

Bien sûr sous le sceau du secret,

Nymphes ne sauraient devenir Muses savantes,

Car vous, nymphes, vous pouvez certes inspirer,

Mais devenir Muses, cela, vous ne pourrez!

Je ne dirai pas que vous êtes des linottes,

Mais ce n'est pas par le savoir que vous brillez

Malgré une jolie science du rythme, allez, 

Quand le ruisseau dépote.

Joue au torrent qui ravigote.

La nymphe n'est pas musicienne pour trois sous...

Les nymphes ne composent un chœur en ce monde...

La nymphe oublie vite car l'oubli la seconde!

Elle ne peut pas retenir l'air le plus doux...

La mémoire des bassins la retient surtout!

Pourtant, les notes les pénètrent, les fécondent...

Leur fait bien lâcher la bonde...

Ce n'est pas avec vous que les Muses réa-

Lisent en forêt des prouesses musicales

Ou concrétisent des ambitions orchestrales...

En revanche, plus que les neuf Muses, béats

Vous laissez leurs poètes et leurs lauréats

Avec une facilité déconcertante.

Moins grinçante que décapante.

Il est certain que vous n'avez besoin de rien

D'autre pour assurer votre maintien; si bien

Que jamais vous ne marmonnerez des prières

Pour épouser des Muses la carrière!

Votre lot vous va comme un gant.

Une seule ambition: rester fidèle à Diane!

Cueillir des myrtilles, fréquenter la gentiane! 

Que votre flot reste fringant!

Peut-être nymphes se nourrissent-elles

Des regards des intrus les dévorant des yeux! 

Si c'est le cas, elles savent cacher leur jeu!

Elles gardent la ligne comme les passerelles!  

Dès que l'eau déserte son corps

Ambidextre la nymphe est gauche!  

Et quand le ravissant ruisseau s'écoule et fauche

Les jours, la nymphe ne peut s'empêcher au bord

D'être la souillon (dans le brouillon) du poème! 

Elle resplendit tout de même...  

S'extraire de son bord n'est pas un jeu d'enfant,

Tangue il sait y faire, tant son cours est parlant.

Les éclaboussures trahissent la présence

Des nymphes autant que les rires et les cris...

Les éclaboussures trahissent la présence

D'une forge où s'avère proscrit le silence...

Elle s'en réjouit et s'en fout...

Elle non plus n'a pas un sou

Vaillant en poche...  

Elle nage dans l'eau de roche...

Elle barbote dans les trous...

Rien de plus profond ou de plus profonde

Qu'une nymphe allongée au bord de l'onde... 

Vivant dans le présent, dans le plaisir surtout!

La Muse, certes, ne sait pas jouer de tous

Les instruments! Mais comme elles sont neuf, essaiment, 

Calliope jouant un peu à être leur reine...

Ce qui n'a pas l'air de leur poser un problème,

Ni trop graves, ni trop aiguës leurs belles voix... 

Leurs chants que les feuillages aiment... 

Le clavecin rêve tous les jours à leurs doigts... 

Le violon cesse de grincer, le violoncelle

De râper l'hommage ou l'oreille... 

Les Muses chantent toujours à guichets

Ouverts! Instrument à caisse et à ricochets,

La mémoire est un instrument à cordes

Qui ne manque pas de cachet.

Instrument dont l'homme ne manie que l'archet...  

Ce ne sont pas ses doigts qui courent sur les cordes,

Qui les pincent aux bons endroits, 

Qui choisissent quelles notes s'envolent, débordent...

Vous ne rêvez pas même à l'épinette! "Quoi?"  

L'épinette! Muses volent, s'invitent...  

Elles risquent d'arriver longtemps avant moi

Dans votre campement qui s'enlève très vite

Lui aussi! Dès que Diane claque dans ses doigts! 

Campement toujours improvisé, très sommaire, 

On ne peut plus mortel et humain, éphémère,

Aussi aisé à enlever, évanouir, qu'à

Dresser! Vraie feuille de lambrusque!

Diane a tôt fait de la retirer autre part,

Elle toujours sur le qui-vive et le départ.

Aussitôt s'alléger devant vous de leurs frusques,

De leurs longues robes, de ce fameux péplos

Qui recouvre la chair, la substance, les os,

Personne au bord de l'eau cela n'offusque...

Ou n'oppresse! Diane n'en fait pas tout un plat!

Je laisse au soleil ses rayons et ses œillades... 

Je reste plus discret que lui, ça va de soi... 

Vous déployez une belle fanfaronnade...  

Doit-on craindre un étiage de propos savants...  

Ou un étalage de propos oiseux sans  

Queue ni tête? Extase, anémie ou euphorie

Quand on passe seulement une heure et demie

Ou deux trois heures avec Diane et ses amies?  

Avant de se raccrocher à la nudité

Des nymphes, Muses se rapprochent

De la vêture de Diane à la vérité...  

Et n'encourent aucun reproche.

On est encore loin de ce divin moment...

Quand l'équivalent de simples réminiscences

Dépose sur leur dos l'unique vêtement... 

Proche de la déliquescence...

Un perpétuel et guéable mouvement

Les entoure, les distrait, les encense...  

Une vraie jouissance, ça leur procure jusque

Dans les plus épaisses profondeurs de l'émoi,

Et flèche non négligeable dans leur carquois

Est une surprise, soit un changement brusque

De ton ou d'image, un renversement soudain,

Non du couplet, mais du refrain: 

"Arrière! Les Muses ne sont pas des Sabines!

Et encore moins des bambines!

Elles n'ont besoin d'un ange-gardien!

Elles nagent et vont très bien!

Sont strictes nos consignes!

Pas d'intrus et pas de feuille de vigne!"

Il ne cherchera pas à vous flouer,

Il cherchera à vous amadouer,

Et comme les Muses prirent soin de ses langes,

Le poète prendra soin, lui, de vos louanges.

Sinon de vos flirts et amours.

Mais son but sera surtout en l'espèce 

De les extraire au final de vos alentours

En empruntant de multiples détours.

Peut-être pour charmer Diane qui acquiesce-

Ra! Après quoi, les Muses n'oublieront

De sitôt si folle équipée, si belle aventure,

Si douce, si émouvante villégiature,

Et souvent ensemble nostalgie en auront!

Se remémoreront vos gestes, vos postures,

Et toujours sans forcer y reviendront!

Se remémoreront vos nages liturgiques,

Vos cambrures, vos propos délicieusement

Terre à terre, légers, frivoles, prosaïques!

Comme si auprès de vous

Elles chopaient, venait le goût

De ne pas se complaire dans l'énigmatique.

Et sur leurs hauts plateaux gazonnés dominant

Les versants forestiers et bucoliques

Souvent en pensée vous effleureront.

De leur passage parmi vous se souviendront

Non pas comme d'une erreur de jeunesse 

Commise à l'âge de raison,

Mais comme d'une commodité de saison

Programmée de longue date par la sagesse.

Il faut bien de temps en temps se rafraîchir

La Mémoire si on ne veut point la voir fléchir.

Garder en mémoire le meilleur qui puisse être, 

C'est rester digne du jour qui nous a vu naître.  

Il serait dommage de vous en affranchir,  

Ce serait de votre part commettre une faute.

On ne peut sans lui vivre la vie la plus haute.

Vos nourrissons pourraient souffrir d'un tel oubli.

Or, quelque soit le débit,

Le tableau offert à vos yeux par Diane et nymphes

Se baignant, n'est-ce pas, et de loin, le meilleur

Que vous puissiez conserver en mémoire?

N'offre-t-il pas l'image phare

Pouvant inféoder les autres? Par ailleurs, 

Il faut bien de temps en temps de la jouvence

Des nymphes s'entourer et s'imprégner l'esprit  

Pour conserver en dépit

Des vers profonds que l'on nourrit  

Légèreté et innocence.  

Pour se reposer du dieu de la vérité,

Pour ne perdre de vue ce qu'est la liberté, 

Il faut bien de Diane rechercher la présence.

Nymphes, je ne tiens pas à cravacher, 

Lacérer vos superbes croupes!

Et je ne veux pas à vous autres m'arracher!

Je ne veux pas des neuf Muses vous détacher!

Je veux boire l'eau vivifiante dans vos coupes

Moussues! Taillées dans la pierre et, bien sûr,

Après avoir trinqué avec toutes ces vasques

Pétillantes qui ridiculisent les flasques,

Les jeter en l'air dans l'azur!

C'est signe d'une surabondance de joie

Faire voltiger la coupe où nymphes s'emploient.  

Ô cascades et bassins suspendus, perrons  

Des grottes et parvis des bouches d'ombre!

Et tourbillons des royaumes de la pénombre!

Grâce à moi, très souvent, elles vous reverront!

Je disais: si les neuf Muses étaient serties

Un jour dans la troupe jamais flétrie 

De Diane (dont Diane constitue le fleuron),

Dans la corolle où serait fondue leur chorale,

Sauf à chanter, suivre, célébrer ses pétales:

Ses beautés craintives, chair vive qui détale 

Au moindre bruit suspect ou geste défendu...

Chair vive aux chevilles jamais enflées... 

Le poète serait rapidement perdu...

La flamme du poète serait vite soufflée...

Par un grand jour de soleil au cœur de l'été! 

J'insiste sur l'effet que produirait leur bande 

Sur les Muses (pour ceux qui mal entendent):  

Sauf à les suivre là-bas avec volupté,    

Et à pondre sur elles toutes des volumes

Bondés de nymphes et gorgés d'écume,  

Je serais vite fauché par le vent d'été...   

Ou soufflé comme l'aigrette héliportée  

Du pissenlit ou du chardon... 

L'aigrette au vol très long...

Au vol habité par l'amont  

Des tentatives réussies, non avortées.

C'est peut-être pisser dans un violon

Dans le désert, dans la cambrousse...

Ou bien tisser une verdure en mousse,  

Imaginer Diane trahissant Apollon,

Tenant captives les neuf Muses... 

Il se pourrait qu'ici j'abuse... 

C'est sûrement pisser dans un violon

Ou dans un luth, ou sur ma lyre,

Ou encore voler sur vos talons, 

Affirmer que les neuf Muses pourraient élire

Domicile dans une fleur,

Intégrer le cortège d'une grande sœur

N'y voyant aucun mal et aucun vice...    

Aucune malice...  

Oui, je me fourvoie sûrement

Quand j'affirme que les Muses incontinent

Seraient prêtes à faire souffrir le martyre

Au dieu blond et prophétique du double mont.

Tout ça, c'est peut-être du vent et du délire,

Mais qui m'a suggéré cette échappée, sinon

Une Muse dont je tairai ici le nom?

Qui, peut-être, loin d'agir seule,

Fut dépêchée par toutes d'un commun accord, 

M'ayant soufflé à l'âme ce que toutes veulent!

Mais dont huit doivent être déchargées du tort

Eventuel causé aux arts, dont Calliope. 

Toutes rêvaient peut-être de cette fuite en

Avant, de cette escapade depuis longtemps.

Les entraîner sur des terrains, sur des biotopes

Montagneux, exaucer leur vœu et les greffer

Sur des monts que seule Diane remue, écume,

Même si cela ne fut jamais la coutume,

Comment aurais-je pu faire l'effarouché?

Me récrier? J'ai mordu aux appas sans peine;  

Me voilà les poursuivant à en perdre haleine,

Ne sentant aucun hameçon de prime abord.

Non seulement elles volent et s'émancipent...

Mais tous mes désirs anticipent... 

Dans les taillis les plus variés, je n'en démords:

Lèvres gercées du poète resteraient sèches  

Sauf à chanter Diane et à vanter les séjours

De ses amies, les torrents aveugles et sourds!

Les noiraudes forêts de résineux, les gours

Bleus vers lesquels je me dépêche.

Pour tous les autres chants, la dèche!

Fini déesses souriant devant les fauteuils

Poussés avec empressement devant elles!

Adieu Pégase, chevauchons des haridelles!

Les montagnes ne seraient plus que des écueils

Hérissés de brisants! Les vallées des cercueils!

Les Muses ne reviendraient plus auprès des hommes! 

Bien que grecques, Muses vivraient autour de Rome! 

Bien converties à Diane en somme!

Et les nymphes seules récolteraient leur miel!

Diane tremperait longuement ses flèches... 

Dedans! Ce n'est pas commettre un péché véniel

Embrasser Diane et son art de vivre un peu rêche... 

Si, pour les autres chants, ça signifie la dèche!

Diane seule serait célébrée comme il faut! 

Apollon n'y trouverait au fond à redire!

S'ébattre au milieu des nymphes pouffant de rire,  

Les Immortels eux-mêmes en rêvent là-haut!

Les autres dieux et déesses

Seraient jaloux de Diane hôtesse   

Exclusive des neuf Muses, jaloux aussi 

De l'accueil chaleureux reçu par celles-ci!

Ô cet étrange spectacle: Dieux qui ruminent!

Dieux tentés par la métamorphose en chevreuil

Ou en cerf pour ne plus avoir mauvaise mine!

Ils dépériraient à vue d'œil,

Soit snobés comme dans la poésie moderne,

Soit réduits aux rôles de figurants un peu ternes

Faisant juste joli: jauni dans le décor?  

L'effet d'une surcharge?

L'effet d'un vent venu du nord? 

Les poèmes maritimes feraient naufrage!

Entre la voile dans laquelle souffle le vent

Et l'amabilité de l'étoffe couvrant

L'épaule de Diane, entre la sève et la moelle,  

Le poète devra choisir.

Seul moyen de s'en sortir,

Je le crains fort: faire des voiles

Du navire cherchant à se soustraire à ses

Regards fascinés un léger déshabillé!

Grâces se fouleraient les chevilles, entorses

Les accableraient dès le printemps revenu.

Les crimes et injustices ne seraient plus

Dépeints, dénoncés avec force! 

Nombre de vérités tomberaient dans l'oubli!  

Les preux mensonges ne seraient plus anoblis

Par la poésie! Le temps qui marche et trottine,

Qui à rester suspendu rarement s'obstine,

Se mettrait-il à cavaler et à sprinter 

Pour abréger l'absence des Muses palatines?

Pressé que soit faite, dite la vérité? 

Ce sans injurier la beauté!

La vérité qui démange les justes

Et qui dérange les faibles et les pervers!  

Le temps se taperait l'incruste

De courant d'air en courant d'air...

Le poète passerait ses journées la tête

En l'air, les yeux vagues, perdus,

Les regards humides pendus aux crêtes

Comme linge mis à sécher, vite fondu

Par le soleil ou les étoiles...  

Ainsi fondent au loin, vers l'horizon, les voiles...  

Il interrogerait les sommets sous les pics,

Les saillies, les vires, les éboulis grandioses,

Prenant pour des indices, des indics,  

Lambeaux de brume de chair rose,

Mais ne trouverait pas la chose 

Du dernier chic!

Parfois, vous taillez des murmures...

Vous les taillez dans une eau froide qui susurre... 

Parfois, vous lâchez des rumeurs...

Vous avez beau vous éloigner de vos clameurs... 

Elles restent, elles perdurent...

Et on entend partout vos voix!

Comme si Diane était en mille endroits!

Toute eau qui freine au-dessus des cascades

Finalement se jette et se rend, et reprend

Ses esprits en devenant une eau de baignade.

D'envelopper Diane jamais ne se repent!

Je laisse au soleil ses rayons et ses œillades.

Tel est pour moi le plus suave des destins:

Je choisis vos sentiers et fraye vos chemins...

Et comme j'arrive avant vous, je mets de l'ordre

Juste un brin avant que vous mettiez un point d'orgue!

Je dispose les coussins autour des bassins...

Chanter Diane pour composer de bons poèmes

Réduits à un seul thème et à quelques sujets,

Ou se taire pour rien écrire de mauvais?  

Tous les poètes feraient face à ce dilemme!  

Des poètes iraient vivre dans le Latium 

Puisque là-bas avec leurs voix et leur médium 

Les neuf Muses seraient chez elles! 

Leur espoir? Rétablir des passerelles?  

Les croiser sur un mont au détour d'un chemin?

Faire naître en eux le désir irrépressible

De chanter des nymphes italiennes? Possible!  

Mais attention! Sont très possessifs les bassins!

Ils se tiennent au faîte de l'anatomie,

Ils se tiennent eaux fêtent Diane et ses amies.

Ils ne lâchent leurs épidermes, leurs minois, 

Que si Diane l'exige, n'ayant plus le choix. 

Elles médusent, les baigneuses, et amorcent,  

Et avec les nymphes se baigner est un art!  

Qui peut laisser sans voix, admiratif, sans force...

Diane peut hâter à tout instant le départ...

Quand on surprend une jonchée

De suivantes de Diane dans l'herbe couchées,

On ne sait trop à quoi servent leurs mains, à quoi

Elles sont si savantes, puisqu'elles ne filent

Pas la laine, ni ne tissent la soie docile

Aux doigts, puisque pas même elles n'ont

Besoin dans l'eau de se refiler le savon! 

Cela mousse et avec quelle jubilation!

Leurs mains tournent les pages

Du présent, leurs mains servent à la nage

Et à regagner le rivage

Une fois achevé le bain.

Quand je les vois allant et venant sur les rives,

Quand je les vois évoluant si suggestives,

Passant allègrement d'une berge à l'autre, d'un

Imbroglio de nymphes à un autre bassin

Qui déborde, où leur gaieté elles réinscrivent,

J'ai l'impression de voir réunies, en action,

L'ensemble de mes capacités cognitives,

Et je vois bien que provoquer leur éviction

Aurait des conséquences dégénératives.

Contrairement au saumon et à l'esturgeon

Du poème, elles ne restent jamais prisonnières

D'un bassin où se réitère leur plongeon.

Leurs favoris sont nombreux le long des rivières

Et des torrents. Bref, au lieu de changer d'amants, 

Elles changent de bassins, vasques et piscines... 

Jamais dans le cristal elles ne ratiocinent...

Jamais dans le bouillon elles ne vaticinent...

Tous agissent sur elles comme des aimants

Tant elles écument la flotte

Aussi bien que le vent... 

Comment voir en elles des sottes

D'humeur et non leur entregent? 

Elles médusent, les baigneuses, et amorcent,  

Et avec les nymphes se baigner est un art!  

Qui peut laisser sans voix, admiratif, sans force...

Transi! Ballot! Diane peut hâter le départ...

Elles ne sont pas des Dryades par hasard!

Elles ne sont tenues, corsetées par l'écorce

De chasteté! De toutes parts,

Elles sont enserrées dans les eaux vives

Qui n'aiment rien tant que leur être des cerceaux

Entourant la taille, tourbillons et cerceaux 

Dont tôt ou tard les nymphes se délivrent!

Un bassin délaissé,

Dix bassins attentifs retrouvés, empressés... 

Le plaisir impatient logé entre les cuisses

N'est pas le seul qui puisse

Propulser...

Les nymphes ne se consument: elles enfument 

Les monts avec leurs nuages de vapeur d'eau.      

Les nymphes dévident des pelotons de brume. 

Le torrent, lui, n'a pas le serpent dans la peau!

En retard à son rendez-vous, il ne renonce...

Il dévale le versant comme un fou, il fonce...  

Il s'éclate à travers la verdure aux oiseaux!

Les Muses et Diane n'occupent pas les mêmes 

Etages; les nymphes sont frileuses: souvent,

Elles boudent l'ubac de Borée, et au vent

Elles préfèrent la brise et le souffle, crèmes 

Du courant d'air, et le doux soleil de l'adret! 

Les Muses, elles, ne craignent pas les sommets: 

Les glaciers, les névés, et autres lieux de fonte;

Les hauts plateaux à herbe rase où les bergers

Font paître brebis et agneaux, leurs protégés. 

Elles sont réchauffées: à l'heure de la tonte

Des lainages, leurs beaux chants font l'effet   

Du soleil printanier! La neige, elle peut fondre  

Sans regret, guidée par les rayons du soleil.

Fondre est en effet sa manière de répondre...  

Peut-être sa façon de sortir du sommeil...   

Le soleil les congratule et la sollicite:

Il ne coule rien d'aigrelet,

Il ne tonitrue que du lait!  

L'étage nival et l'étage alpin n'hésitent

Pas à les retenir sur leurs plateaux herbeux.  

C'est là que les neuf Muses résident et gîtent,

Et répètent leurs chants, et conservent la frite,   

Emondent poèmes, rient un peu des bas-bleus.

Non, pas de danger que les nymphes aillent

Les déranger au bord des failles!

Là où devant le sublime raison défaille!

Là, elles crèchent tranquilles, elles travaillent

En paix, elles voient naître les premières mailles...

Cela dit, elles ne crachent pas sur les pins, 

Sur les étages montagnard et subalpin.

Souvent, elles quittent le plateau et la scène

Du mont Olympe, ou la source pérenne

De l'étalon, et c'est un fait qu'au mois d'avril,

Avec la fonte des neiges qui les entraîne

Vers les forêts, le poète court le péril

De les perdre de vue! Cela dit, en avril,

Ne te découvre pas d'une rémige sous peine...

Elles volent alors où les torrents assènent

Leurs fracas étouffés par les forêts anciennes.  

Leurs voix peuvent donc te croiser,  

Et comme les tiennes, leurs volontés sont droites!

Elles fréquentent des envers discrets, boisés; 

Des endroits tortueux qui aiment pavoiser

Des sources d'inspiration profondes, étroites,

Encaissées dans l'ombre! Lovées dans le secret. 

Eclaboussures, étincelles de la forge!

Vous planez au-delà même du guilleret!

Hantez l'admirable proportion de la gorge!

Tous les torrents trouvent les nymphes à leur pied!

Ralentissent, forment des bassins comme il sied.

Tes amies caressent alors, étrillent    

Et lustrent l'encolure d'un coursier, 

Et le poil du centaure brille!

Les nymphes sont assez nombreuses pour former

Deux grandes fleurs ou trois quatre fleurettes... 

Cinq ou six en comptant les neuf sœurettes!  

Un bouquet jamais abîmé!

Un bassin toujours animé!

Pas moins que les Grâces et pas plus que les Muses...

En votre présence, l'adage, je récuse!

Si c'est bien vrai s'agissant de la société

De ces messieurs dames,

Cela est faux, c'est une contrevérité,

S'agissant d'une compagnie de jeunes femmes!

Une trentaine ne seront jamais de trop!

Dès que les Muses touchent terre au bord du flot,

Leur apparition parmi vous sème une joie 

Contagieuse: tes amies ne chatoient

Jamais autant dans les bassins; une courroie

D'excitation enfantine répand la joie

Parmi vous! Vous délaissez un moment

Vos vases, vos coupes, vos vasques; se répand   

La bonne nouvelle comme traînée de poudre...

Les neuf Muses sont là... Disait vrai la rumeur!    

Impossible de la voir dans l'eau se dissoudre, 

La jeune fille! On fait cercle autour des sœurs!  

Les Muses renvoient l'encensoir et l'ascenseur...

Muses n'étant pas étrangères

Aux fantaisies passagères, 

On voit s'épanouir une fleur

Où les neuf sépales savent mettre en valeur

Les pétales faisant cercle en petite tenue. 

La fleur ne fait qu'embaumer à première vue:

Vous êtes faites pour vous entendre! Vos cœurs

Sont purs, et vos mains ne sont jamais moites! 

Jamais précipitées de malheur en malheur

Vous ne fûtes, et nul ne peut vous mettre en boîte!

Diane peut vous souffler dessus à tout instant...

Aigrette propulsée dans la Voie lactée... 

Au vol soumis aux vertes volontés du vent...  

Au vol hanté par le souvenir des bractées...

Où pieutes-tu? Muses portent des tissus fins,

Limpides, verts, comme ailes de cigales,

Des souffles d'air! Des vêtements en lin,

Blancs allégés, neige intégrale,

Leur vont à merveille au bord des bassins. 

Mais sur la même longueur d'onde

Vous n'êtes pas toujours en ce monde!

Les abîmes demeurent nombreux entre vous...

Si vos rencontres au lieu d'être fugitives 

Et fortuites s'éternisaient en rendez-vous

Réguliers, peut-être deviendrais-tu rétive! 

Rebelle! Et à les accueillir à bras ouverts

Inclinerais-tu moins! Beaucoup moins flexueuse!

Les Muses n'aiment pas que les plateaux déserts,  

Elles chérissent les rivières sinueuses

Et paresseuses longées par des prés fleuris...

Toi, Diane, tu aimes les pentes, les abris

Rudimentaires où les rayons vous débusquent, 

Les abris précaires entrés en pâmoison.

Comme le torrent voisin est ton diapason, 

Ton franc-parler te donne des airs brusques! 

Les Muses hésitent à livrer leurs répons

Et sont vite lasses de tes courses de fond. 

Belles rencontres au sommet sont clairsemées

Dans la nature: je parle de celles semées

Par la main du hasard, qui ne sont pas le fruit

De la volonté du dieu qui les réunit.

Celles fortuites et purement amicales

Ne devant rien aux répétitions musicales.

Celles où les neuf Muses surgissent des buis

Dégingandés, ravies, sans prévenir! La fausse  

Jumelle d'Apollon sourit: elle sait bien

Que leur apparition rehausse

Sa troupe! Bien que son blason n'ait besoin

D'être redoré le moins du monde

Par neuf Muses vagabondes!  

Tout ce qu'elles touchent... Miel toutes fleurs devient...

Bientôt, les Muses se déchaussent,

Car bien des choses à cette heure elles exaucent

En Italie... En mai, en juin,

Juillet, août ou septembre!  

Raout printanier et divin... 

L'été n'est pas mandé en vain...

Les ruisseaux ont du mal à descendre...

Poursuivre leur course, se faire entendre...

C'est à croire qu'Orphée joue dans le coin...

On parle d'happening du côté des monts Sabins!

Les Muses ne quittent la Grèce

En général qu'à de très rares occasions.

Elles nagent partout dans l'allégresse.

Inspirer procure sa dose d'évasion.

L'eau du torrent, elle caracole des cimes:  

Provenant de la fonte sublime

Des neiges, pagaille semant

Avec son débit ravageur, son grondement,   

Rejeton des névés, des glaciers et des crêtes,

Elle se jette et tournoie, elle se projette 

Dès les premiers jours du tourniquet du printemps!

Aux abîmes experte et aux gouffres sujette,

Elle désarçonne le temps

Et c'est tout, sauf un désastre!

Le torrent, ses sources, ce sont les astres.

Le centaure revendique cette intrusion, 

Mais toi, tu ne recherches pas les effusions

Avec elles, Diane, non plus les infusions.

Cela dit, tu ne les éventes

Pas non plus quand les Muses se présentent, 

Formant moins une phalange qu'un essaim!

Noblesse salue la roture des bassins! 

C'est la garantie d'une amortie réussie

Dans la forêt, en votre sein.  

La garantie aussi que tu rougisses!

Car leur venue n'est pas exempte d'un supplice!

Tous les regards te poignardent... et tu pâlis  

Quand leurs chants montent sous les arches

De verdure, dopant les lierres des chablis!

La pourriture achevée de l'arbre anobli

Par le temps et la mort! Que la terre le sache:    

Tu danses seulement quand tu voles ou marches

Ou t'élances! Seulement alors tu te lâches

Entourée de murmures et de gazouillis!

Les chants des Muses te clouent au sol! Ils te rivent

Sur ton rocher quand les nymphes accourent, sont

Là, pourraient te voir danser, entrer en transe, ivre  

Et possédée, toute parcourue de frissons!  

Les neuf Muses te paralysent quand ton frère

N'est pas présent avec sa lyre d'or: tu bats

Le rythme et la mesure dans les bois, 

Certes, mais c'est tout ce que tu peux faire

Avec tes pieds... Raides les bras...  

Presque roides, cadavériques, 

Pendant que les nymphes sortent du bain

Pour rejoindre les Muses dynamiques  

Qui leur tendent des lendemains...  

Une ou deux jouent, deux ou trois chantent,

Cinq ou six s'avancent, tendent leurs mains

Aux nymphes radieuses, dégoulinantes... 

Elles formaient une fleur épanouie dans l'eau: 

Un nymphéa! Ce n'était donc pas la totale,     

Ô gambettes cachées sous l'eau!

Cela n'empêchera pas de tenter Tantale!

Pour cela, suffit largement le haut!

Oui, c'est cela, une corolle de pétales:  

Une corolle de bras blancs éclaboussant

Les voisines! Mais voici que la fleur baignant

Dans l'eau se découvre des jambes...

Des pieds nus dans le bain moussant...

Les tige et racines de concert s'effaçant...

Le chant fait mieux qu'un dithyrambe...  

Les Muses tirent de l'eau notre nymphéa 

Qui devient ronde et farandole sur la rive! 

Diane ne prend part à cette dérive...

Diane sourit, contemple, rit, laisse faire à

Ce moment-là! Elle trouve une excuse

Pour ne pas intégrer la danse et reste près

Du ruisseau où elle se fait oublier. Ruse

Qui fonctionne car les nymphes n'ont pas

La tête à taquiner, à chagriner quiconque.

Leur élan n'est pas quelconque...

Diane tape la mesure dans son coin, à

L'écart... Restent raides et pendouillent les bras...  

Culpabilise-t-elle alors pour trente-trois? 

Si les Muses mélangent les nymphes et la

Musique, des Grâces voulant en faire

Vaguement les émules, les dépositaires,

Bah, après tout, c'est leur affaire! 

Pourquoi pas? Pourquoi les frustrer et contrarier?

Tant qu'il n'y a rien de plus pressé!

Tant qu'on ne cherche pas à l'absorber!

Par les chahuts et les chants tu es inhibée

Quand les Muses et les nymphes braquent leurs yeux,

Les prunelles de leurs yeux sur toi! Très fébrile

Alors tu deviens et tu te recroquevilles

Comme si tu redevenais petite fille!  

Ne jamais montrer frivole sous les cieux 

Diane se laissant aller avec un corps en nage!

Il y a là quelque chose de licencieux...

La sueur froide se dégage... 

De tes pores... à l'idée d'un tel témoignage!

C'est à peine si la moiteur

Pénètre les Grâces écopant des hauteurs!

C'est l'impression du moins qu'elles dégagent

Avec leurs corps et leurs visages  

Quand elles dansent en présence de Phébus

Et que perle de la sueur sous leurs aisselles.  

Les Grâces sont dilettantes, mais quel tonus!

Ô partitions en papyrus!

Muses possèdent les clefs musicales! Elles

Brandissent les doubles des clés

Et nymphes s'ouvrent où elles veulent aller.

Et à voir les nymphes danser

Et à voir l'innocence

Prendre ainsi son pied,

Leur plus tendre enfance

On se demande à quoi put ressembler. 

Ai-je sans le savoir réalisé leur rêve?

Leur vœu le plus sacré et le plus cher?

En les incorporant, non pas aux souffles d'air,

Mais aux nymphes bondissant sur la grève?

En les greffant aux nymphes extraites des eaux

Et aux nombreux charmes de leur tendre réseau!

Toi, tu ne bouges pas car tu fais du surplace!

Tu ne dis rien car ton silence est cohérent.

Quand l'hiver fige, arrête le cours d'un torrent

En lui donnant un frein de glace,

On le dirait inspiré par Diane craignant

D'offrir à ses amies un spectacle indécent.

Mais à vrai dire cette raideur a son charme

Et pare aussi bien que des rires ou des larmes.

Diane offre un spectacle poignant

Que je trouve aussi saisissant

Que celui des nymphes s'adonnant à la danse.

Mon regard va de Diane aux Muses et des iris

Aux nymphes, puis revient à Diane et aux fougères, 

Comme si je regardais un match de tennis.

Ce que je vous dis là est vrai, je n'exagère.

Ô brise, tu emportes les parfums des fleurs...  

Les couleurs des reflets devenus chimériques...

Les notes éparses, éprises de leurs sœurs...  

Les trames mélodiques...

Mais pas la retenue et la raideur...

Comme personne avec insistance

Ne la dévisage contre son gré,

Diane n'est pas rouge, pas écarlate,

Mais on s'attend à ce que tôt ou tard éclate

Le riche refoulé qu'elle laisse planer.

Diane, le ton épistolaire me délasse 

Et me détend, fait de moi un homme apaisé  

Autant que la vue des trois Grâces

Quand elles font leurs sauts et leurs brisés.

Ce ton me décontracte autant

Que la vue des Muses et des nymphes légères

Quand une greffe de printemps

Qui réussira leur fusion suggère.

Il m'arrache à l'idée d'un poète amoché,

Contusionné, griffé, rossé par la nature,

Déchiré et décoré par ses écorchures!

Il fait couler le miel suintant du rocher.

La douceur lui semble être acquise  

Naturellement!

Les Muses ne sont plus requises

Quand il commande ainsi à tous les éléments.

On dirait un prince charmant!

Aussi adroit que la chèvre ou la bique

Familière des prouesses acrobatiques, 

Il m'enlève vers le plateau du mont Ida  

Et vers ses rigoles de larmes asséchées!

Vers l'herbe rase pascale du mont crétois!    

Vers les troupeaux se déplaçant ici et là!

Au bout, le chemin caillouteux, cadavérique, 

Débouche sur un col, sur un hymne homérique!

Peut-on concevoir plus grande délectation 

Que réjouir l'oreille de Diane?   

Que captiver son attention dans la montagne?

Que restaurer son pavillon?

Plus auguste consécration? 

Franchirai-je le Rubicon? Me passerai-je 

Du concours des neuf Muses pour 

Chanter Diane? Des sources? De la neige

Qui tient et de la neige fondante qui court?

Pour vanter les baignades dans les gours?

Le torrent frénétique des beaux jours?

Leur rendrai-je un précieux service

En ne les frottant pas à tous ces délices?

Je ne veux pas les soumettre à la tentation

Ou leur imposer de force une direction.  

C'est à elles seules de décider, à elles

De me devancer; ou rebelles,

Ou prudentes, de m'abandonner à mon sort. 

Je me débrouillerai sans elles car les ailes 

Des oiseaux peuvent aussi venir en renfort.

Tant pis si les neuf Muses

Jamais fumeuses et abstruses, 

Qui délayent, dissipent les obscurités

(Comme Apollon diffère les clartés),

Nous privent aujourd'hui de leur chorale

Comme si elles étaient réduites à quia,

Méfiantes à l'égard du lit et du substrat,

Appréhendant un naufrage de la morale. 

Le souffle d'air peut servir comme médiateur

Et le rayon de soleil comme pendulette...

Diane aime se saisir seule de sa serviette...

Et c'est elle le radiateur...

Bruits de la nature sont une efflorescence 

Assez douce à ses oreilles! Oui, ici-bas,    

Suffit largement là-haut un profond silence

Roi, égratigné près de toi par les blablas

Des nymphes! Les mélodies des eaux! Evidences

Des ruisseaux! Comme Diane, je ferai avec

Le froufrou des ailes plus doux à ses oreilles

Que le chant de l'oiseau; son bec, 

C'est la pointe de la flèche ou la baie d'airelle!   

Muses ne veulent pas d'un suaire de cristal

Ne cachant rien dans l'ombre et ravissant l'oreille! 

D'un trop long séjour pouvant leur être fatal!

Et d'un flambeau céleste noyé en aval!

Ô nageoire qui se réveille!

Muses ne veulent chuter de leur piédestal.

Ô suage du vaisseau neuf qui appareille!

Croient-elles vraiment que je pourrais débaucher

Diane? Croient-elles vraiment que je sois doté

D'un tel pouvoir? Si c'est le cas, elles me flattent   

Mieux qu'un renard! Pensent-elles vraiment que les

Nymphes hésitent déjà devant moi, se tâtent?

Je suppose qu'elles se connaissent fort bien 

Et savent où gît leur intérêt (et le mien)

Mieux que je ne saurai jamais! Je leur pardonne

Si ce poème non esquissé sur le motif,

Plutôt ébauché sur le vif,   

Les inquiète et les désarçonne,

Et leur fait entrevoir des tableaux trop lascifs. 

Je leur pardonne une défection éventuelle,

Un refus de me suivre dans ces bagatelles,  

Si rester à l'écart est bel et bien leur plan.

Je ne leur ferme pas la porte au nez! Vlan!

Comme on dit, je passe l'éponge!

Tête la première je plonge!

Moi, je n'ai rien, mais alors rien du tout   

Contre une échappée au pied des cascades!

Contre une frasque, une incartade!

Je revendique haut et fort pareille tocade!

Il me plaît de leur paraître fantasque et fou!   

Et de voir à chacune sa drôle de tête  

Pendant qu'Erato sourit! Il ne me débecte  

De les déconcerter! Je ne suis leur toutou!

Nous pouvons remettre à plus tard nos entrevues:  

De l'ébauche au poème agréant Apollon,

Le chemin est encore long... 

Je suis très curieux de voir comment sous les nues

Je vais me débrouiller sans leur concours. Doublons

Les Muses! Et poursuivons sur notre lancée!

Faisons comme si par elles j'étais toujours

Devancé! Jusqu'au fond de mes pensées!

Je ne tiens pas à leur présence autour

Du campement de la déesse Diane!

Je tiens à ce qu'elles nous accompagnent,

Mais en restant invisibles aux alentours.

Si Diane doit être mise

Dans un charmant embarras

Qui la désarme et tétanise,

Cela doit être uniquement par moi!

Me souffler le début du poème à l'oreille,

C'est déjà beaucoup et bien des doutes balaye...

Je ne suis pas étonné que Muses débrayent

Et me laissent passer devant.

Le sentier est ardu et parsemé d'embûches!

Diane ne reste pas longtemps les bras ballants!

Les nymphes ne sont pas des ourses en peluche!

Commence le triathlon: nage, course, osmose

Avec vents et zéphyrs, voltige à haute dose!

Vers légers donnant le vertige à toute prose!

Muses m'ont mis le pied à l'étrier,

Mais il ne sera pas question de pédalier.

Je ne m'attends pas à croiser des lits de roses:

Dans la nature où perçoivent, percent les eaux...

Sera souvent caillouteuse la literie

Soumise aux crues, abonnée aux intempéries.

Dans l'atelier, je ne la jouerai pas perso!

Muses seront toujours les bienvenues

Pour délivrer leurs points de vue,

Proposer retouches, ordonner correctifs.

Dans le studio, je la joue toujours collectif!

Je ne peux rêver mieux comme modèles

Au cas où il me faudrait un oubli pallier,

Au cas où ma mémoire serait infidèle,

Au cas où mes yeux voudraient revoir un plié.

Pourquoi pas un déshabillé?  

Je me vois déjà accrochant une folie

Sur un éperon solitaire biscornu!

Une fabrique quelque part en Italie!

Ou raccommodant des passages mal fichus!

Je me vois déjà accrochant une folie

Ou raturant d'un trait comme si Jupiter

Lâchait quelques notes de flûte: oui, un éclair! 

Je vois déjà les yeux pétillants de Thalie

Privant Diane du droit à la mélancolie!

Je me vois déjà lâchant de profonds soupirs,

Contraint de remettre au zéphyr

Verni la réalisation de mes désirs.

Tout cela bien évidemment sous leur dictée

Rappelant l'ivresse des premières tétées!

Les Muses ne doivent donc pas du mauvais sang

Se faire! Rendez-vous est bien pris, je leur donne!

Je serai réceptif, humble, reconnaissant,

Comme je l'ai déjà été jusqu'à présent.

Oui, que mes derniers coups de lime, elles ordonnent,

Mais pour ce qui est de peindre sur le motif,

Je tiens à ma solitude dans la nature

Et au coup d'aile léger de l'oiseau furtif.

N'en souffriront ni sa vertu, ni sa stature.

Je suis sûr de moi sur ce point, affirmatif:  

Non seulement Diane est très susceptible,

Mais aussi et encore plus incorruptible

Que la brillante lune... s'effaçant...

Ce qu'elle fait la nuit au fond d'un antre sans

Demander la permission à quiconque, Diane

Ne saurait faire en plein jour avec un berger

Même sous les regards d'un cheval ou d'un âne...

L'Amour ne sera son hôte, pas de danger!

Je serai comblé si j'arrive

Seulement à éveiller sa curiosité

Amusée, à froncer un sourcil qui prescrive

Des bornes! Je ne serai nullement dépité,

Je resterai imperméable à la rancune,

Si au lieu de lui enlever le beau croissant

Qui orne son front d'albâtre, chacune

De ses amies me force à être obéissant,

Me tend deux fois plutôt qu'une

La main pour qu'à l'issue du bain

J'aide à les sortir du bassin.

Porté par les Grâces (que nul ne peut corrompre) 

Unies par un lien qui ne saurait rompre  

(Cependant, une se détache bien du lot   

Car lorgnant timidement du côté du flot!),

Je veux chanter Diane aujourd'hui, soit la déesse

Romaine qui vole aussi légère qu'Hermès!

Je veux chanter autour d'elle les prophétesses

Mineures qui vivent à l'écart de Cérès,

En surplomb des champs et des plaines

Alluviales, légères comme graines

Jetées par la main du semeur  

Faussement désinvolte,

Entrevoyant déjà sa future récolte.

Moins légères que les parfums des fleurs... 

Plus rapides que des nefs larguant les amarres...  

Tandis que fendre l'air leur donne des couleurs,

Je veux déposer une tiare  

Sur la tête de Diane! Aujourd'hui, je n'admets

Dans mon poème que nymphes, Muses, Grâces,

Biches, cerfs, eaux vives, j'en passe, 

Dans les replis des montagnes, dans les forêts

Dissimulant bassins, oiseaux, tous mes creusets

Azur. Mais Diane seule aura droit au pinacle:

Etre reine du poème et clou du spectacle

Au milieu des fables qui l'entourent! Salon

Elle tiendra; et devra s'assurer, en Corse

Ou ailleurs, qu'entre les Muses et Apollon, 

Il n'y ait point oubli, gouffre ou divorce;   

J'y veillerai et à cela déjà m'efforce.

Je veux en avril et en mai lui faire don

D'un grand poème qui soit estival, très long, 

Par l'inspiration arraché aux creux des vagues!    

La qualité du poème en dépend! La bague?

Oui, les nymphes ne sont ni des Muses, ni des

Grâces: elles présagent plus qu'elles n'inspirent... 

Ne leur fait peur la crue, l'eau qui va déborder...

Elles nagent plus qu'elles ne chavirent...    

Avec leur teint rose et frais jamais faisandé,

Non loin de ton arc débandé,

Elles se baignent plus qu'elles ne dansent 

Sur les prés, et s'écoulent avec élégance

Et majesté, présageant une confluence,

Mais aussi la fin du printemps...

Augurant l'automne, la mort et son empire...   

Bien que rafraîchisse ce qui d'elles transpire! 

Bien que son cœur soit tout, sauf inconstant,

Diane fait souvent savoir qu'il est temps

De décoller... Dès lors, nymphes convergent!

Elles ont l'autorisation de s'affoler

Un peu, de s'agiter sur berge!

La brise sèche les plus mouillées, les allègent...

Des peu matinales émergent,  

Commencent à peine de dégouliner;

Elles sont les brûlures fraîches

De l'été, elles se dépêchent...

Les zéphyrs affrétés par le désir sont là:  

Repliés, blottis dans les frondes

Enroulées des fougères de ces bois,  

Ils bouillonnaient au bord de l'onde...  

Et rêvaient précisément à cette seconde...

Un dernier regard au bassin et en avant!

Une à une comme les notes d'un arpège...

Elles lèvent le camp, ne soutiennent son siège... 

Certes, la brise peut céder la place au vent...

Certes, le zéphyr peut se noyer dans le vent...

Mais le vent se divise et vingt fois se recueille...

Elles se détachent, montrent la voie aux feuilles...  

Qui rêvent déjà toutes à leur belle mort

En secret; à leur propre envol qu'on le veuille

Ou non; à la violence du vent du nord.  

Les nymphes s'élèvent, se détachent, s'aèrent

Les méninges, mais redeviendront de l'eau claire: 

Des ailes de cigale divisées en gours

Dans lesquels les admirer en plein jour...  

Une eau vive que le poème déblatère...

Du beau linge auquel rêve le vocabulaire... 

Tous les mots voudront y établir leur séjour...

C’est pour toi une question de principe,

Diane: tu n’as jamais dardé, ni déposé

Ton char sur l'île de Chypre... 

Tu laisses dire et bavarder...  

Superbe ligne de conduite...

Tu laisses nymphes déborder...

Former les ailes de ta suite...

Elles n'oublient pas d'arroser... 


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